Fin de carrière : le grand angle mort des politiques RH

 

Malgré l’allongement des carrières et les transformations profondes du marché du travail, la fin de carrière reste encore largement périphérique dans les politiques RH. Un paradoxe, alors même que les enjeux de maintien dans l’emploi, de transmission des compétences et de soutenabilité des systèmes sociaux deviennent centraux. Pour Emmanuel Grimaud, ce décalage s’explique d’abord par une hiérarchie implicite des priorités. « La fin de carrière n’est pas une priorité pour les DRH, mobilisés par des sujets jugés plus urgents comme le recrutement, les restructurations ou la formation », observe-t-il. Elle reste donc traitée comme un sujet d’aval, rarement intégré à une stratégie globale de gestion des talents.

À cela s’ajoute une forme de distance culturelle. La fin de carrière est encore perçue comme un sujet extérieur à la dynamique de l’entreprise, presque comme une transition administrative. « Elle est encore souvent perçue comme un sujet de fin, déconnecté des enjeux quotidiens de l’entreprise », poursuit Emmanuel Grimaud. Cette mise à distance alimente un angle mort RH persistant, renforcé par des représentations datées. Les seniors restent associés à des stéréotypes tenaces : coût élevé, moindre agilité, difficulté d’adaptation aux évolutions technologiques. « Il y a encore beaucoup de préjugés liés à l’âge », résume-t-il, tout en rappelant que les salariés seniors sont loin d’être déconnectés des transformations numériques ou organisationnelles.

Désengagement des seniors : une responsabilité partagée

Dans ce contexte, la question de l’engagement des salariés en fin de carrière revient souvent dans les entreprises. Mais pour Emmanuel Grimaud, l’explication ne peut pas être uniquement individuelle. « La responsabilité est collective », insiste-t-il. Le manque de perspectives professionnelles joue autant que l’âge lui-même. Lorsqu’aucun horizon n’est proposé, la projection devient difficile, voire impossible. Au-delà du statut, la fin de carrière s’avère être un cap identitaire majeur.

Les pratiques historiques ont également contribué à cette situation. Le recours fréquent aux départs anticipés ou “arrangés” a progressivement installé une logique implicite : la fin de carrière serait une sortie programmée. Cette représentation a fragilisé l’engagement des salariés concernés, qui se projettent moins dans la durée. Dans le même temps, les réformes récentes de l’assurance chômage viennent modifier l’équation. En réduisant la durée d’indemnisation et en durcissant les conditions d’accès, elles accentuent la pression sur les seniors en transition, sans que les entreprises aient toujours structuré de véritable accompagnement structuré, professionnel et identitaire en interne.

On observe par ailleurs que cette difficulté à penser la fin de carrière s’inscrit dans un contexte plus large de transformation du rapport au travail et de tension sur les compétences. Avec le vieillissement de la population active et la baisse progressive de la part des jeunes entrants sur le marché du travail, les entreprises sont amenées à reconsidérer la place des salariés expérimentés dans leur organisation. Pourtant, cette réflexion reste souvent fragmentée, traitée à travers des dispositifs isolés plutôt que dans une stratégie globale de gestion des âges.

Former les seniors : un levier encore sous-exploité

Autre paradoxe majeur : alors que les carrières s’allongent, les seniors restent largement sous-représentés dans les dispositifs de formation. Aujourd’hui, seuls 16 % des entrées en formation concernent les plus de 50 ans. Pour Emmanuel Grimaud, cette situation repose sur un biais persistant : « beaucoup pensent encore que former un senior ne sert à rien car il va bientôt partir. C’est une erreur stratégiquel. » Dans les faits, les attentes des salariés sont bien différentes. Beaucoup souhaitent continuer à apprendre, évoluer ou se reconvertir en fin de carrière. Mais cela suppose un changement de paradigme dans les organisations. « Le sujet doit être porté par la direction générale, au même titre que l’égalité femmes-hommes ou la transition écologique », rappelle-t-il.

Certaines grandes entreprises ont commencé à structurer cette approche. Les groupes comme Société Générale, Sanofi ou Legrand s’inscrivent dans une dynamique collective portée par la Charte 50+ du Club Landoy, qui vise à renforcer la formation, le maintien dans l’emploi et les transitions progressives vers la retraite. Cette évolution marque une rupture avec les logiques antérieures : il ne s’agit plus seulement de gérer des sorties, mais de prolonger les parcours professionnels. Chez Maximis, on observe également une évolution des pratiques, avec des approches plus individualisées et davantage d’écoute dans les fins de parcours. Mais la logique reste encore incomplète : recruter, fidéliser et intégrer durablement les seniors demeure un défi majeur.

Vers de nouveaux modèles de fin de carrière

Face à ces limites, de nouveaux modèles émergent, traduisant une aspiration croissante à des parcours plus souples et progressifs. La retraite progressive et le cumul emploi-retraite figurent parmi les dispositifs les plus plébiscités. Selon les observations de Maximis, environ 65 % des personnes interrogées y sont favorables. Ces dispositifs répondent à une attente claire : continuer à travailler, mais autrement, dans le cadre d’une activité apaisée et choisie. « Les seniors qui choisissent le cumul emploi-retraite privilégient souvent une activité choisie, parfois liée à une passion ou à l’artisanat », explique Emmanuel Grimaud.

Cependant, ces dynamiques pourraient être freinées par les évolutions réglementaires. À partir de 2027, le cumul emploi-retraite sera profondément durci pour les nouveaux retraités : avant l’âge légal, les revenus d’activité seront intégralement déduits de la pension dès le premier euro. Entre l’âge légal et 67 ans, un plafonnement s’appliquera également, réduisant fortement l’intérêt économique du dispositif. Ce n’est qu’à partir de 67 ans que le cumul redeviendra totalement libre. Dans ce contexte, la réforme modifie l’équilibre du dispositif, en particulier pour les seniors qui envisagent une activité partielle ou complémentaire.

Des attentes fortes, mais peu entendues

Les salariés en fin de carrière ne raisonnent plus comme il y a vingt ou trente ans. « Aujourd’hui, à 60 ans, on est en pleine forme, et le gap technologique a disparu », souligne Emmanuel Grimaud. Leur attente principale est claire : pouvoir dialoguer et construire leur fin de carrière. Pourtant, les dispositifs restent peu accessibles.

La retraite progressive illustre ce décalage : plus de 40 % des salariés y sont favorables, mais à peine 1,5 % y ont réellement accès. Les freins sont souvent organisationnels, notamment du côté des managers, encore peu outillés pour aménager des temps partiels ou des aménagements de poste.

Un rapport au travail en mutation

Selon le baromètre de la DREES (la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), les représentations autour de la retraite restent structurées autour d’un départ relativement précoce. En 2024, 46 % des non-retraités souhaitent partir à 60 ans ou avant, tandis que 54 % envisagent un départ après 60 ans. L’âge idéal moyen atteint désormais 61 ans et 5 mois, en hausse continue depuis deux décennies.

Cette évolution traduit un ajustement progressif aux réformes successives. Si le seuil symbolique des 60 ans reste fortement ancré dans les imaginaires, il recule progressivement sous l’effet de l’allongement des carrières.

Vers une approche globale et personnalisée

Pour Emmanuel Grimaud, la clé réside dans une approche globale de la fin de carrière, intégrant pleinement les dimensions psychologiques. Au-delà des questions d’âge ou de pension, il s’agit d’aider les salariés à se projeter et à explorer l’ensemble des options disponibles : retraite progressive, cumul emploi-retraite, mécénat de compétences ou aménagement du temps de travail. « Il faut partir des souhaits du salarié et construire une solution adaptée aux deux parties », estime-t-il.

La fin de carrière apparaît donc comme un sujet encore sous-structuré, à la croisée des enjeux RH, sociaux et économiques. Dans un contexte d’allongement des carrières et de transformation du travail, les entreprises sont appelées à sortir d’une logique de rupture pour célébrer la maturité professionnelle pour ce qu’elle est : un temps de performance réinventée, où expertise, projection et engagement trouvent une forme renouvelée. « Un moment stratégique pour l’entreprise comme pour le salarié », résume Emmanuel Grimaud.

 

 

RH hackers : les boîtes qui font du senior sexy

 

Nouvelles formes de travail, collectifs de freelances, transmission intergénérationnelle : les talents expérimentés deviennent un levier stratégique. Une évolution nécessaire, car seuls 25 % des seniors retrouvent un emploi en moins de six mois. Certaines organisations ont déjà fait évoluer leur modèle RH, sans attendre la généralisation de l’index senior.

L’index senior : levier utile ou simple affichage ?

Inspiré de l’index égalité femmes-hommes, cet indicateur ambitionne d’objectiver la place des plus de 55 ans dans les entreprises, en complément du bilan de mi-carrière dès 45 ans. Déployé progressivement (des entreprises de plus de 1 000 salariés dès 2023 à celles de plus de 300 salariés entre 2025 et 2026), il s’accompagne d’obligations de publication et de négociation, avec des sanctions pouvant atteindre 1 % de la masse salariale. Mais le dispositif divise. Le Medef dénonce une approche bureaucratique à l’efficacité incertaine. La CFDT y voit un outil utile, à condition qu’il débouche sur des actions concrètes. La CGT redoute un simple affichage. Du côté des économistes, le débat reste ouvert. Une chose est sûre : mesurer ne suffit plus, il faut transformer.

Le senior, accélérateur de performance

Certaines entreprises ont déjà franchi le cap. Chez L’Oréal, le programme “L’Oréal For All Generations” fait de l’intergénérationnel un moteur de performance. Formation continue, santé, employabilité : l’objectif est d’accompagner toutes les étapes de la carrière. Danone mise sur le reverse mentoring. Ce dispositif, popularisé aux États-Unis par Jack Welch, inverse les rôles traditionnels : des jeunes accompagnent des seniors sur les usages digitaux. Dans la tech, Sopra Steria valorise les profils expérimentés sur les projets complexes. Même logique à la SNCF ou chez BNP Paribas, où la transmission des savoirs devient un enjeu stratégique. Au fond, le véritable basculement est là : ne plus  voir le senior comme un pari risqué, mais comme un accélérateur.

Changer de modèle, pas juste de regard

 

Pour certains acteurs, le changement en matière d’emploi des seniors doit être plus radical. C’est le pari de VIOC (acronyme pour Vieux Indépendants Organisés en Collectif), fondé par Jean-Philippe Ridon en 2024, qui propose une alternative aux modèles classiques de recrutement. La structure poursuit d’ailleurs son développement avec le lancement cette année de VIOC Forme. Une nouvelle entité dédiée à la formation professionnelle (pour des écoles, des organismes de formations, des entreprises) pour valoriser les talents seniors. Rencontre.

 

Vous avez créé VIOC, un collectif de talents seniors. Qu’est-ce qui ne fonctionne plus dans les modèles classiques ?
Le problème, c’est le regard. Le recrutement reste très normé (CV, mots-clés, parcours linéaire), alors que la valeur d’un senior dépasse largement ces critères. Leur force, c’est la capacité à comprendre vite, sécuriser, arbitrer, transmettre. On cherche encore à les faire entrer dans des cases pensées pour des profils plus jeunes, alors qu’ils veulent surtout être utiles et avoir un impact. Chez VIOC, nous les positionnons comme des experts capables de résoudre des problèmes, avec un matching exigeant, aussi humain que technique.

 

Le collectif et le freelance sont-ils la clé ?

Le collectif recrée du lien et de la visibilité, là où beaucoup de seniors sont isolés. Le freelance apporte de la souplesse : missions ciblées, accompagnement de transformation, conseil. Pour les entreprises, c’est aussi plus simple d’expérimenter une collaboration avant d’envisager un CDI. VIOC devient ainsi une plateforme d’expertises en communication, marketing, data, tech et IA. Avec VIOC Forme, nous prolongeons cette logique via la transmission : des professionnels expérimentés qui forment sur des sujets très actuels.

 

Rendre le senior “sexy”, concrètement ?

C’est changer le récit. Passer d’un discours défensif à une logique de performance. Un senior est un accélérateur, capable d’éviter des erreurs, de structurer, de former, de piloter. Contrairement aux idées reçues, ils sont souvent très à jour, notamment sur l’IA ou le digital. L’expérience combinée à l’IA est un gage de productivité imbattable ».

 

Quelles entreprises sont les plus avancées ?

Les start-up sont souvent pragmatiques : elles voient vite l’intérêt d’un profil expérimenté pour structurer et accélérer. Les ETI aussi, car elles ont des besoins concrets. Les grands groupes sont engagés mais parfois freinés par leurs process. La vraie différence, c’est la culture managériale.

 

Les tensions de recrutement changent-elles la donne ?

Oui, elles rendent les seniors à nouveau visibles. Les entreprises ont besoin de profils capables de gérer la complexité. Mais les stéréotypes persistent. Il faut sortir d’une logique de poste pour penser en contribution.

 

Soft skills et expérience : la vraie révolution ?

Exactement. L’expérience seule ne suffit pas. Ce qui compte, c’est la posture : écoute, adaptation, transmission. Les meilleurs seniors combinent expertise et humilité.

 

 

 

Objectiver la valeur des seniors en entreprise, un enjeu désormais devenu prioritaire

 

Reste une limite à cette « révolution senior » : sans mesure, difficile de distinguer un effet de mode d’une transformation durable. C’est précisément l’enjeu porté par Seniors Force Plus. Avec le Senior Score, l’association entend passer d’un discours RH souvent déclaratif à une approche objectivée de la place des seniors en entreprise. « Après le temps des convictions, celui des preuves », résume Chantal Guillaumie.

 

Pouvez-vous nous présenter Seniors Force Plus ?

Créée en 2023, Seniors Force Plus est une association engagée pour favoriser l’emploi des seniors. Face à l’allongement des carrières et aux évolutions démographiques, nous agissons pour développer le recrutement, le maintien en emploi et la transmission intergénérationnelle des compétences.

 

La “revanche des seniors” est-elle une réalité mesurable ?

Les seniors restent confrontés à des idées reçues. Pourtant, leur expérience est une vraie valeur ajoutée, notamment dans des environnements multigénérationnels. Croiser les regards crée de la performance, à condition de favoriser des relations constructives. Certaines entreprises l’ont compris, notamment dans les services où la confiance est clé.

 

 

Que mesure concrètement le Senior Score ?

C’est un outil gratuit d’auto-évaluation pour les entreprises volontaires. Il analyse leurs engagements sur plusieurs dimensions (gouvernance, communication, politique de l’emploi, recrutement, formation, bien-être et satisfaction et lien intergénérationnel) et permet d’identifier forces et axes d’amélioration. À l’image d’un indicateur comme le Nutri-Score, il donne une lecture simple du niveau d’engagement. Par exemple, le score évalue si vos offres d’emploi contiennent des biais sémantiques excluant les profils expérimentés. Il constitue aussi un support utile pour le dialogue social.

 

Avec le guide G.R.A.C.E, vous allez plus loin ?

Oui, G.R.A.C.E (Guide de Recommandation et d’Actions pour la Carrière et l’Emploi des seniors) rassemble une centaine de solutions concrètes issues du terrain : pratiques RH, retours d’expérience, travaux collaboratifs. L’objectif est d’aider les entreprises à passer à l’action, en partageant des outils et des sources d’inspiration directement mobilisables.

 

Les nouveaux modèles (freelance, collectifs…) changent-ils la donne ?

Ils complètent les politiques RH classiques, à condition d’être choisis. Certains seniors se tournent vers la franchise ou des formes plus autonomes, ce qui leur permet de redevenir acteurs de leur parcours.

 

Recruter un senior est devenu l’acte militant le plus rentable

Derrière ces idées reçues se cache une représentation mentale tenace, presque archétypale : celle du salarié devenu « has-been ». Une vision qui dépeint le profil expérimenté comme un collaborateur dépassé par l’accélération technologique, moins malléable que ses cadets, et dont le coût salarial ne justifierait plus la performance. Ce mythe persistant continue de peser lourdement dans la balance des décisions de recrutement, agissant comme un biais cognitif majeur pour les directions des ressources humaines.

Pourtant, la réalité des chiffres et du terrain raconte une tout autre histoire. Productivité, capacité d’adaptation, soft skills : sur chacun de ces critères, les clichés sont méthodiquement battus en brèche par les faits. Plus révélateur encore, selon des études récentes, près de 95 % des recruteurs affirment aujourd’hui que les seniors constituent un atout majeur pour la compétitivité d’une entreprise. Une reconnaissance quasi unanime dans le discours… mais qui peine encore à se traduire concrètement dans les chiffres de l’embauche.

Entre cette prise de conscience intellectuelle et l’inertie des habitudes managériales, le marché semble hésiter. Recruter un senior relève-t-il encore d’un choix à contre-courant, presque militant, ou s’impose-t-il désormais comme une décision stratégique vitale pour la survie des organisations ? Pour explorer cette ligne de tension, nous avons rencontré Hubert de Launay, président-fondateur de XpertZon, un cabinet spécialisé qui a fait du recrutement des profils expérimentés sa mission première.

Vous avez fondé XpertZon avec une conviction chevillée au corps concernant les talents seniors. Dans le paysage actuel, recruter un profil de plus de 45 ou 50 ans est-il encore perçu comme un acte militant ?

Je dirais qu’aujourd’hui, plus que de militantisme, cela relève de la « real politik ». Regardez l’évolution démographique : notre pyramide des âges ne ressemble plus à une pyramide, mais progressivement à un losange. C’est un fait mathématique. À l’avenir, notre économie devra impérativement composer avec une société vieillissante et, mécaniquement, un allongement de la durée de vie professionnelle.

Si nous voulons maintenir nos services, faire tourner nos usines, assurer la transmission des savoirs et combler les trous dans les organigrammes, faire appel aux profils expérimentés n’est plus une option, c’est une nécessité. C’est un acte pragmatique. Les entreprises ont besoin de compétences opérationnelles tout de suite. Quand j’ai lancé XpertZon il y a six ans, nous étions en pleine crise du COVID. Je voyais des entreprises désespérées de ne pas trouver de bras ou de cerveaux, tandis que, de l’autre côté, des cadres expérimentés étaient remerciés simplement parce qu’ils figuraient en haut de la grille salariale. C’était une aberration économique totale. XpertZon est né pour réconcilier ces deux mondes qui s’ignorent.

Comment analysez-vous ce fameux paradoxe : 95 % des recruteurs louent leurs qualités, mais les seniors restent les premiers sacrifiés ou les derniers recrutés ?

Il faut affiner l’analyse pour comprendre où se situe le blocage. Si l’on regarde les statistiques globales, le taux de chômage des seniors est paradoxalement plus faible que celui des jeunes. Le problème n’est donc pas tant le maintien dans l’emploi que la « remise en selle ». La véritable fracture apparaît au moment de la rupture du contrat de travail.

Lorsqu’un senior perd son poste, son tunnel de retour à l’emploi est deux à trois fois plus long que pour un profil junior. C’est là que les freins psychologiques et les biais inconscients des recruteurs resurgissent violemment. Il existe aussi une différence culturelle majeure entre les structures. Les grands groupes affichent souvent de belles chartes sur la diversité, mais utilisent encore le départ des seniors comme une variable d’ajustement lors des plans de sauvegarde de l’emploi (PSE). À l’inverse, je remarque que les PME et les ETI sont bien plus ouvertes. Elles n’ont pas le luxe de l’idéologie : elles cherchent de la stabilité, de la maturité et des gens capables de sécuriser des décisions complexes dès le premier jour.

On parle souvent d’âgisme. Est-ce, selon vous, la dernière forme de discrimination socialement « tolérée » dans le monde du travail ?

C’est un constat amer, mais il y a du vrai. Rappelons d’abord une absurdité : en France, on est étiqueté « senior » dès 45 ans. C’est une aberration quand on sait qu’il reste parfois vingt ans de carrière à accomplir ! Cet âgisme n’est pas forcément malveillant, il est historique. Pendant quarante ans, les politiques publiques ont encouragé les pré-retraites pour « faire de la place aux jeunes ». On a conditionné les esprits à penser que l’ancien était un poids.

Inverser la vapeur prendra du temps. On ne change pas une culture nationale par un simple décret. Cela passe par une multitude d’actions de terrain : modifier les algorithmes de sélection, former les managers aux biais cognitifs, et surtout, arrêter d’opposer les générations. Chez XpertZon, nous montrons que l’expérience est un accélérateur de croissance, pas un frein à l’innovation.

L’un des arguments souvent avancés par les recruteurs frileux est celui de l’intégration. On craint que le senior n’accepte pas de recevoir des ordres d’un manager plus jeune. Est-ce un fantasme ?

C’est un point de vigilance réel, mais souvent mal abordé. L’intégration est une rue à double sens. Les seniors ont aussi leur part de responsabilité : certains arrivent avec une posture de « sachant » qui peut braquer les équipes. Il faut savoir rester humble, diplomate, et accepter que l’on entre dans une nouvelle culture.

Mais l’entreprise a aussi un rôle clé. On soigne souvent l’onboarding des « millennials », mais on néglige celui des seniors en pensant qu’ils sont autonomes par nature. C’est une erreur. Un profil expérimenté a tout autant besoin de comprendre les codes non-écrits de l’organisation. C’est pourquoi nous accompagnons nos clients avec des guides d’intégration spécifiques. Quand le cadre est clair, le management intergénérationnel devient une richesse incroyable.

Quid de la technologie ? L’idée que les seniors seraient « dépassés » par le digital est-elle encore un frein majeur ?

C’est le cliché le plus tenace et, honnêtement, le plus infondé. L’appétence technologique n’est pas inscrite dans l’ADN en fonction de la date de naissance. C’est une question de curiosité individuelle. De plus, un senior possède souvent une structure mentale qui lui permet d’apprendre de nouveaux outils très vite car il en a déjà vu passer des dizaines. Ce qu’il faut, c’est investir dans la formation continue. Si une entreprise refuse un candidat de 55 ans sous prétexte qu’il ne maîtrise pas tel logiciel, elle fait preuve d’une vision à très court terme. Les compétences techniques s’acquièrent, le jugement et l’expérience, non.

Refuser un profil senior aujourd’hui, est-ce une simple erreur de casting ou une faute stratégique grave ?

C’est une faute stratégique. Dans un monde instable, le senior apporte ce que j’appelle le « calme dans la tempête ». Là où un jeune collaborateur, souvent plus mobile, changera d’entreprise au bout de deux ans pour progresser, le senior est dans une quête de stabilité et de transmission. Il apporte du discernement. Savoir distinguer l’essentiel de l’accessoire est une compétence qui ne s’apprend que dans les livres de l’expérience.

Ne pas recruter de seniors, c’est se priver d’une mémoire vive et d’un ancrage solide. C’est aussi risqué que de parier uniquement sur l’intelligence artificielle en pensant qu’elle remplacera l’intuition humaine. L’entreprise de demain sera intergénérationnelle ou ne sera pas.

Quels conseils donneriez-vous aux entreprises et aux candidats pour briser ce plafond de verre ?

Aux entreprises : regardez les compétences avant la date de naissance. Testez l’opérationnalité. Aux candidats : assumez votre parcours ! Ne masquez pas votre âge sur vos CV, c’est contre-productif. Transformez votre seniorité en argument de vente : vous êtes une solution immédiate à un problème complexe. Vous n’êtes pas un coût, vous êtes un investissement sécurisé.

Le défi du recrutement des seniors dépasse largement le cadre des ressources humaines. C’est un enjeu de société qui interroge notre rapport au travail, à la transmission et à la valeur de l’expérience. Alors que les tensions sur le marché de l’emploi s’accentuent, les organisations qui sauront les premières briser les clichés pour intégrer ces talents auront un avantage compétitif décisif. Le recrutement senior n’est plus une question d’éthique, c’est le nouveau levier de la performance durable.

 

Note de bas de page : Hubert de Launay est notamment l’auteur de « Les seniors face à l’emploi. La force de l’expérience », Ed. Gereso, paru en janvier 2026.

 

Quand les entreprises s’engagent… puis passent à l’action

Malgré l’allongement des carrières et les réformes successives des retraites, l’emploi des plus de 50 ans reste un paradoxe français. D’un côté, les entreprises reconnaissent leur valeur. De l’autre, les stéréotypes liés à l’âge continuent de freiner les recrutements, les évolutions professionnelles et l’accès à la formation.

C’est dans ce contexte qu’est née la Charte 50+, lancée en 2022 par le Club Landoy. Son ambition : faire évoluer durablement le regard porté sur les salariés expérimentés et replacer l’âge au cœur des politiques de diversité et d’inclusion. Quelques années après son lancement, la dynamique a pris une ampleur considérable. Plus de 430 organisations représentant près de quatre millions de salariés ont signé cet engagement, témoignant d’une prise de conscience collective : dans une société vieillissante, la compétitivité des entreprises dépendra de leur capacité à valoriser toutes les générations.

 

La Charte 50+ repose sur quatre grands piliers. Le premier concerne le recrutement, avec l’objectif de supprimer les biais liés à l’âge et de valoriser l’expérience dès l’embauche. Le deuxième porte sur la formation, afin de garantir le développement des compétences tout au long de la carrière. Le troisième vise le maintien dans l’emploi grâce à des conditions de travail adaptées et à une meilleure prise en compte des enjeux de santé. Enfin, le quatrième encourage la transmission des savoirs par le tutorat, le mentorat ou le mécénat de compétences.

 

Mais au-delà des intentions, la question essentielle reste celle de la mise en œuvre. Comment transformer les engagements en actions concrètes ? C’est précisément l’objectif du guide « 50 solutions pour les 50+ », publié début juin par le Club Landoy avec le soutien de L’Oréal. Ce document recense cinquante initiatives déployées dans des entreprises françaises pour favoriser l’emploi, l’employabilité et la qualité de vie professionnelle des salariés expérimentés.

 

Le premier défi reste culturel. Malgré les progrès réalisés en matière de diversité, l’âge demeure un critère de discrimination souvent invisible. Certaines organisations ont donc choisi d’agir directement sur les représentations. BNP Paribas a par exemple développé une série de bandes dessinées illustrant des situations concrètes de préjugés liés à l’âge afin de sensibiliser les équipes de manière pédagogique. Michelin a mis en place des programmes destinés aux managers et aux professionnels RH pour prévenir les biais et promouvoir une approche centrée sur les compétences plutôt que sur les catégories générationnelles.

Cette évolution des mentalités est indispensable. Comme le rappelle Karina Sebti, Managing Director de Robert Walters Management de Transition, le principal risque aujourd’hui est celui du « senior-washing » : afficher des engagements en faveur des seniors sans modifier réellement les pratiques. À mesure que la Charte 50+ se diffuse, la question n’est donc plus celle de l’adhésion mais celle de la preuve.

 

Les entreprises les plus engagées considèrent désormais la diversité générationnelle comme un levier de performance. Longtemps abordée sous l’angle de la responsabilité sociale, elle devient un enjeu stratégique. Chez Nestlé, le programme « Duos Part’Âges » associe des collaborateurs de générations différentes afin de favoriser les échanges de compétences et de points de vue. À la Fédération française de football, la complémentarité des talents constitue un principe de gestion des ressources humaines : l’expérience des seniors est valorisée au même titre que l’énergie et l’innovation des plus jeunes. Le groupe Bayard applique la même philosophie en évaluant les candidats uniquement sur leurs compétences et leur capacité à contribuer aux projets de l’entreprise, indépendamment de leur âge.

 

Cette conviction est également partagée par les signataires de la Charte. Pour Marcos Gallego, CEO Marché francophone de Konecta, « les seniors apportent une posture essentielle : stabilité, maturité, engagement. L’expérience donne ainsi à l’innovation sa pleine puissance ». Dans son entreprise, où près d’un tiers des collaborateurs ont plus de 45 ans, la Charte a permis de structurer davantage les pratiques de recrutement et de formation.

Le maintien de l’employabilité constitue un autre enjeu majeur. Les carrières s’allongent, les métiers évoluent rapidement et les transformations technologiques imposent un renouvellement permanent des compétences. Les entreprises qui réussissent à conserver leurs talents expérimentés sont souvent celles qui investissent massivement dans la formation continue.

 

AXA a ainsi lancé le programme « L’audace n’a pas d’âge », destiné à accompagner les salariés de plus de 50 ans dans leurs projets professionnels. Entretiens personnalisés, ateliers collectifs et accompagnement à la mobilité interne permettent aux collaborateurs de se projeter dans de nouvelles trajectoires. Le groupe BPCE développe une démarche similaire avec son programme « Career Boost », qui encourage les salariés expérimentés à valoriser leurs acquis et à envisager de nouvelles opportunités.

 

L’arrivée de l’intelligence artificielle renforce encore cet enjeu. Contrairement aux idées reçues, la révolution technologique pourrait même favoriser les profils seniors. Selon une étude présentée par LinkedIn, les compétences les plus recherchées à l’ère de l’IA sont souvent des compétences humaines : management, conduite du changement, négociation, esprit critique ou gestion de projet. Des qualités qui s’acquièrent précisément avec l’expérience. L’Oréal a ainsi lancé le programme « Gen AI for All » afin de permettre à l’ensemble des collaborateurs, quel que soit leur âge, de comprendre et de maîtriser les outils d’intelligence artificielle générative.

 

Les questions de santé et de qualité de vie au travail prennent également une place croissante. L’allongement des carrières oblige les entreprises à repenser les conditions de travail. IKEA développe par exemple des dispositifs spécifiques pour anticiper les difficultés physiques liées à certains métiers et favoriser les mobilités professionnelles. D’autres organisations travaillent sur des sujets longtemps considérés comme périphériques : accompagnement des aidants, maladies chroniques ou encore ménopause. Il ne s’agit plus seulement de maintenir les salariés en emploi, mais de leur permettre de travailler dans de bonnes conditions jusqu’à la retraite.

 

Certaines entreprises vont encore plus loin en préparant activement les transitions de fin de carrière. Chez TF1, des dispositifs dédiés sont proposés dès 45 ans : entretiens de carrière, bilans personnalisés, aménagement du temps de travail ou préparation à la retraite. L’objectif est de transformer cette étape en véritable projet professionnel plutôt qu’en simple échéance administrative.

 

Cette logique de valorisation de l’expérience se retrouve également dans le management de transition. Pour Benoît Durand-Tisnès, président de Wayden, « l’âge est gage d’hyper-opérationnalité et de recul stratégique immédiat ». Son entreprise mobilise des profils expérimentés pour accompagner les organisations dans leurs transformations ou leurs périodes de crise. Une approche également défendue par Robert Walters Management de Transition, qui voit dans les seniors une réponse directe aux besoins de flexibilité et d’efficacité des entreprises.

 

La question est particulièrement stratégique dans un pays qui demeure en retard par rapport à ses voisins européens. Alors que le taux d’emploi des 55-64 ans atteint entre 70 et 75 % en Suède ou aux Pays-Bas, il reste nettement inférieur en France. Cette différence ne tient pas uniquement aux politiques publiques. Elle reflète aussi une conception différente de la carrière. Dans les pays nordiques, la formation continue et la mobilité professionnelle permettent d’éviter les ruptures de parcours. L’âge y est perçu comme un facteur d’expérience et d’adaptation, non comme un signal de sortie du marché du travail.

Pour Christine Croibier, VP Diversity, Inclusion, Wellbeing & Engagement chez The Adecco Group, cette évolution est devenue incontournable. Son groupe compte aujourd’hui près de 2 700 collaborateurs de plus de 50 ans, soit 20 % de ses effectifs. « Nous misons sur leur capacité de recul et leur rôle clé dans la transmission des savoirs : un choix stratégique et responsable, créateur de valeur durable », explique-t-elle.

 

Au fond, la Charte 50+ et le Guide « 50 solutions pour les 50+ » racontent la même histoire : celle d’un changement de paradigme. Les seniors ne sont plus seulement considérés comme une population à accompagner en fin de carrière. Ils deviennent un levier de performance, de transmission et d’innovation. Dans un contexte de raréfaction des talents et de mutation accélérée des métiers, leur expérience apparaît comme un avantage concurrentiel de premier ordre. Le débat n’est donc plus de savoir si les salariés expérimentés ont leur place dans l’entreprise. Cette question est désormais tranchée. La véritable différence se fera entre les organisations qui adapteront réellement leurs pratiques et celles qui continueront, parfois inconsciemment, à organiser la sortie prématurée de leurs talents les plus expérimentés. Les premières disposeront d’un atout majeur. Les secondes risquent de se priver d’une ressource devenue plus précieuse que jamais.

 

SIBYLLE LE MAIRE Directrice exécutive Groupe Bayard et Fondatrice du Club Landoy

Vous avez fondé le Club Landoy en 2019. Au-delà du constat économique et démographique, quelle intuition vous a poussée à agir ?

Cette réflexion s’inscrit dans une histoire plus longue. Au sein du groupe Bayard, nous nous intéressons depuis longtemps aux évolutions de la société et aux différentes générations. En travaillant sur les questions liées à l’avancée en âge, j’ai été frappée par un paradoxe : nous consacrons énormément d’énergie aux transitions écologique et numérique, mais très peu à la transition démographique.

Pourtant, nous sommes confrontés à une transformation majeure. Les progrès de la médecine nous ont permis de gagner près de dix années de vie supplémentaires en cinquante ans. Dans le même temps, la natalité ralentit fortement. Nous avons donc davantage de seniors et proportionnellement moins de jeunes actifs. En observant ce qui se faisait en Asie ou aux États-Unis, j’ai compris que cette question était déjà traitée comme un enjeu stratégique. Alors qu’en France, elle demeurait relativement absente des débats économiques et managériaux. La question qui m’est apparue essentielle était: comment allons-nous organiser nos vies personnelles, nos entreprises et notre modèle social à partir de cette nouvelle réalité ?. J’aimerais qu’en France nous comprenions que ce phénomène existe déjà, et que nous cessions de le traiter comme une réalité à venir.

 

Vous répétez souvent que l’âge ne doit jamais être un frein à l’employabilité. Quels sont les principaux préjugés qui persistent aujourd’hui ?

Le premier préjugé consiste précisément à penser que ce sujet reste secondaire.

Beaucoup d’acteurs économiques et parfois même politiques ne réalisent pas que le vieillissement démographique est déjà à l’œuvre dans toutes les organisations. Ensuite, les stéréotypes liés à l’âge sont très présents. Pendant longtemps, la seconde partie de carrière a été pensée sous l’angle du retrait progressif du salarié. Les dispositifs de départ anticipé à la retraite ont installé l’idée qu’après un certain âge, les perspectives se réduisaient naturellement. Je dis souvent qu’en France, à 50 ans, on a parfois l’impression d’être en haut du toboggan. Cette image résume assez bien la manière dont beaucoup de salariés vivent encore cette période.  Pourtant, la réalité démographique est tout autre. Aujourd’hui, un salarié sur trois a plus de 50 ans dans les entreprises françaises. Dans certaines organisations, cette proportion atteint déjà la moitié des effectifs. Nous ne pouvons plus traiter cette question comme un sujet périphérique, elle est devenue centrale.

 

La France a-t-elle un rapport particulier à l’âge ?

Oui car jusqu’à récemment, nous avons bénéficié d’une démographie plus favorable que celle de nombreux pays européens. Nous nous pensions presque à l’abri du vieillissement. Par ailleurs, notre âge de départ à la retraite est historiquement resté plus faible que celui de plusieurs de nos voisins. Cela a contribué à construire une culture où l’expérience est parfois moins valorisée qu’ailleurs. L’Allemagne ou certains pays nordiques ont depuis longtemps intégré la présence de salariés plus âgés dans leur organisation du travail. En France, cette adaptation est plus récente. Pour autant, les choses évoluent. Nous observons une prise de conscience croissante des entreprises face à cette réalité.

 

La Charte 50+ rassemble aujourd’hui plus de 430 organisations représentant près de quatre millions de salariés. Que dit ce succès de l’évolution des mentalités ?

Il montre d’abord que les entreprises ont compris que le sujet n’était plus marginal.

Lorsque nous avons lancé la Charte 50+ en 2022 avec L’Oréal, notre ambition était de proposer un cadre simple et opérationnel. Nous voulions permettre aux organisations de mesurer leurs pratiques, de se fixer des objectifs et de partager leurs avancées.

Aujourd’hui, plus de 430 organisations nous ont rejoints. Ce succès tient au fait que nous avons choisi une approche pragmatique. Nous ne sommes pas dans l’injonction mais dans l’accompagnement. Cependant, la transformation la plus importante à effectuer reste culturelle. Il faut faire évoluer le regard porté sur l’âge : dans une entreprise, personne n’accepterait aujourd’hui qu’un salarié soit jugé sur son origine ou sa religion, pourtant, il est encore possible de dire qu’une personne serait trop âgée pour un poste.

Cette réalité doit évoluer.

 

Parmi les dix engagements de la Charte 50+, lequel vous semble le plus déterminant ?

Sans hésiter, la formation continue. Nous avons longtemps vécu avec une représentation très linéaire de l’existence : on étudie, on travaille, puis on prend sa retraite. Cette vision n’est plus adaptée au monde dans lequel nous vivons. L’accélération technologique, et notamment l’intelligence artificielle, change profondément la donne. Les compétences deviennent plus rapidement obsolètes. Les métiers évoluent en permanence.

Personne ne pourra désormais construire une carrière entière sur les seuls acquis de sa formation initiale. Apprendre devient une activité permanente. C’est pourquoi je considère que la formation n’est plus simplement un outil RH, elle devient un levier stratégique de sécurisation des parcours professionnels et d’employabilité durable.

La véritable fracture de demain ne sera pas entre les jeunes et les seniors. Elle sera entre ceux qui continuent à apprendre et ceux qui cessent d’apprendre.

 

Dans une récente publication du Club Landoy, il est souligné que l’IA pourrait paradoxalement fragiliser davantage certains jeunes actifs que les seniors.

L’IA menace en effet davantage certains premiers emplois qu’elle ne menace les seniors. L’entrée dans la vie professionnelle repose traditionnellement sur l’apprentissage progressif du métier à travers des tâches d’exécution, d’analyse ou de production relativement standardisées. Or ce sont précisément ces tâches que l’intelligence artificielle est capable d’automatiser le plus rapidement.  À l’inverse, les salariés expérimentés disposent d’atouts dont la valeur pourrait croître dans l’économie de l’IA : la capacité de jugement, le discernement, l’intelligence relationnelle, ou encore la connaissance fine des organisations. Toutes ces compétences restent difficilement automatisables. L’enjeu n’est donc pas d’opposer les générations mais de construire leur complémentarité. Les jeunes maîtrisent souvent plus naturellement les nouveaux outils ; les seniors apportent l’expérience, le recul et la capacité à donner du sens. L’entreprise performante de demain sera celle qui saura combiner ces deux formes de capital. Je suis convaincu que l’IA ne doit pas être regardée comme une menace pour les plus de 50 ans. Au contraire, elle peut devenir un formidable levier d’allongement de la vie professionnelle. Elle permet de compenser certaines contraintes liées à l’âge, d’accéder plus rapidement à l’information, de transmettre les savoirs et d’accroître la productivité. Pour beaucoup de seniors, l’IA sera moins une technologie de remplacement qu’une technologie d’augmentation.

 

 

Vous évoquez souvent la nécessité de repenser le rapport au temps. Pourquoi ?

 

Car le sujet central. Les dix années de vie supplémentaires gagnées bouleversent toutes les représentations sur lesquelles nos sociétés se sont construites. Que signifie vivre 90 ou 100 ans ? Comment organiser une carrière qui peut durer quarante ou cinquante ans ? Comment articuler les différentes étapes de la vie ?

Pendant longtemps, nous avons fonctionné avec une logique de ligne droite. Aujourd’hui, nous entrons dans une logique de cycles : la parentalité intervient plus tard, les reconversions se multiplient, les périodes d’aidance surviennent plus tôt et deviennent plus fréquentes et durables, les entreprises doivent apprendre à accompagner ces transitions plutôt que de les subir.

 

Les aidants occupent une place croissante dans les travaux du Club Landoy…

Parce qu’ils incarnent parfaitement cette transformation. La France compte environ onze millions d’aidants, et ce chiffre devrait encore progresser fortement dans les prochaines années. Nous voyons apparaître ce que j’appelle la génération Atlas : des femmes et des hommes qui accompagnent simultanément leurs enfants et leurs parents vieillissants.

Cette situation crée de nouvelles contraintes et oblige les entreprises à adapter leur organisation du travail. Il ne s’agit plus seulement d’un sujet social, c’est également un enjeu de performance et de qualité de vie au travail.

 

Les réflexions du Club Landoy portent également sur la retraite et la vie après la retraite. Pourquoi le débat français se concentre-t-il encore sur l’âge légal de départ ?

La véritable question, c’est celle des parcours. Nous devons sortir d’une vision binaire opposant activité et inactivité. Les carrières de demain seront construites autour de la formation, l’activité professionnelle, la reconversion, l’engagement associatif, le mentorat, temps partiel ou de nouvelles formes d’activité.

La retraite sera davantage une transition, plutôt qu’une rupture.

 

La séniorité demeure-t-elle un sujet particulièrement sensible pour les femmes ?

Les femmes de plus de 50 ans cumulent plusieurs fragilités.

Leurs carrières sont plus souvent interrompues ou fragmentées : travail à temps partiel, pensions de retraite plus faibles et situations d’aidance (trois quarts des aidants sont des aidantes) À cela s’ajoute le fait qu’elles vivent plus longtemps et disposent souvent de moins de ressources financières pour préparer cette longévité.

C’est pourquoi nous avons fait de l’éducation économique et financière un axe majeur de nos travaux.

 

Le mot « senior » fait encore peur … Avez-vous songé à utiliser un autre terme au sein du Club Landoy pour bien marquer le changement d’ère ?

Nous cherchons depuis des années un meilleur mot. Sans succès. C’est d’ailleurs très révélateur : tout le monde veut vivre longtemps, mais personne ne veut être senior. Finalement, le mot qui vieillit le plus vite, c’est peut-être le mot « senior ».