Germaine Tillion : Congruence et cohérence.

Une ethnologue ancrée dans le réel

Née en 1907 dans une famille cultivée, Germaine Tillion bénéficie d’une jeunesse insouciante, marquée par une grande liberté d’action. Le choix des études supérieures est déterminant. Sa sœur choisit rapidement sa voie, en s’inscrivant à Sciences-Po, tandis que Germaine s’interroge. Son esprit curieux et sa volonté de comprendre le comportement humain la poussent vers la psychologie, l’archéologie, l’histoire de l’art, puis la préhistoire et l’École des Langues Orientales. Une science toute nouvelle va emporter son adhésion : l’ethnologie. Pour cette jeune femme avide de connaissances, apte à ressentir compassion et empathie, attentive à la compréhension des organisations humaines, ces études semblent une évidence. Germaine croise deux maitres, Marcel Mauss et Louis Massignon, qui lui apporteront méthode, pédagogie, art du dialogue et du questionnement. Elle écrit : « L’ethnologue est appelé à regarder en essayant de comprendre. Il ne s’agit pas d’une activité secondaire ou facultative mais de l’identité même de l’espèce : c’est peut-être cela que l’on appelle exister ». La posture de ces deux savants intelligents, humbles et détachés de l’envie de reconnaissance publique, influencera la dynamique comportementale de la jeune femme.

En 1934, grâce à une bourse de l’International Institute of African Languages and Cultures, Germaine Tillion part en mission ethnographique dans le massif de l’Aurès en Algérie pour étudier l’ethnie berbère des Chaouis. Elle se prépare minutieusement et arrive sur le terrain avec sa collègue Thérèse Rivière. Rapidement seule après le départ de sa partenaire malade, elle affronte les difficultés matérielles, logistiques et humaines de l’enquête de terrain. Pour gagner la confiance des populations, elle privilégie l’écoute, les récits et une immersion progressive, allant jusqu’à s’installer dans un abri troglodyte. Intégrée peu à peu, elle observe l’organisation sociale, économique et familiale, recueillant une documentation exceptionnelle. Respectée comme médiatrice, surnommée « Tamghart » (vieille), ce qui est le plus haut degré de considération au cœur de ces villages du sud de l’Aurès. Ces six années dans les montagnes aurésiennes ont favorisé une réflexion profonde sur sa posture d’ethnologue et vont conditionner sa vie entière. Germaine avertit du danger d’observer les autres avec son prisme culturel et social et, pour neutraliser ce risque, suggère de commencer par observer sa société/son groupe avant celui des autres. La rencontre avec l’autre est ainsi un miroir indispensable à celui qui veut se voir.

Une résistante/déportée qui défend la dignité humaine

En juin 1940, Germaine Tillion rentre en hâte chez sa famille à Paris. La débâcle de l’armée française face aux troupes nazies est totale. Le 17 juin, Germaine et sa famille quittent Paris pour le sud-ouest. Vers midi, elle entend l’allocution du nouveau chef du gouvernement, Philippe Pétain, qui annonce d’une voix chevrotante qu’il faut cesser le combat. Elle relate : « Demander l’armistice, c’était ouvrir soi-même sa porte à l’ennemi, c’était se soumettre à un ennemi totalement inacceptable ». De retour à Paris, Germaine entame sa grande transformation. Elle passe du recul à l’action, de l’observation à l’implication physique et émotionnelle dans un acte de résistance. Germaine pressent que d’autres partagent son refus de la capitulation. Elle rencontre le colonel Paul Hauet, 74 ans. Ils décident derrière une association moribonde, l’UNCC (Union nationale des combattants coloniaux), d’organiser des passages en zone libre, de collecter des renseignements militaires et de diffuser des tracts appelant à poursuivre le combat. Germaine retourne au musée de l’Homme et y trouve des alliés déterminés. Deux « noyaux » se dessinent alors : des chercheurs qui voient le nazisme comme un « virus mortel » et des militaires indignés par la capitulation. Germaine sert de médiatrice et coordinatrice. En décembre 1940, Germaine, Yvonne Oddon et Boris Vildé décident de créer un journal clandestin qu’ils baptisent Résistance. Germaine écrit : « Résister, c’est garder son cœur et son cerveau. Mais c’est surtout agir, faire quelque chose qui se traduise en faits positifs, en actes raisonnés et utiles ». En 1941, des arrestations frappent le réseau, puis viennent les condamnations et exécutions de 1942. Germaine est arrêtée le 13 août 1942. Menacée de mort, elle oppose sang-froid, humour et audace, allant jusqu’à écrire au tribunal une lettre faussement ingénue qui ridiculise l’accusation et renforce sa réputation d’insoumise.

Après 430 jours d’incarcération, elle est déportée le 21 octobre 1943 vers le camp de la mort de Ravensbrück. Sur la route, elle soutient les autres par ses récits et quelques anecdotes cocasses. Les rires fusent dans le wagon. Il y a toujours chez cette femme cette force de vie et ce rire permanent qui agissent comme un défi et une protection. À l’arrivée, Germaine et ses compagnes sont envahies par « l’haleine du camp », une asphyxiante odeur de mort. Germaine tente de préserver la solidarité, mais la découverte de l’assassinat de sa mère dans une chambre à gaz (mars 1945), la brise : elle perd le « désir viscéral de vivre ». Cette douleur se transforme en lucidité : il faudra témoigner. Elle mobilise alors son regard d’ethnologue et va chercher à comprendre ce système concentrationnaire pour le dominer mentalement, relier ainsi réflexion et action. Germaine pousse ses compagnes à observer, à collecter des informations, à prendre des notes. Elle écrit dans le camp une opérette satirique, « Le Verfügbar aux Enfers », rare œuvre « sur le vif » qui décrit l’horreur par la parodie et l’autodérision, ouvrant au rire libérateur et à une reprise de dignité.

Une vie d’engagements conciliant lucidité, justice et dialogue

Rescapée du camp de Ravensbrück en avril 1945, Germaine Tillion est profondément meurtrie. Tous ses proches sont morts. Sa liberté retrouvée est aussi une source de désillusion face aux mesquineries et aux rivalités de la vie ordinaire. De retour au CNRS, elle tente de reprendre son travail d’ethnologue, malgré la perte de sa thèse et de ses archives. Cette épreuve produit chez elle un bouleversement intellectuel majeur : elle comprend que la connaissance ne peut être dissociée de l’expérience. Germaine arrive à la conclusion que l’expérience de Ravensbrück est aussi pertinente que les cours suivis à l’université. Convaincue que sa survie l’oblige à témoigner, elle se consacre à la documentation des crimes nazis, à l’histoire immédiate de la Résistance et de la déportation, en particulier celle des femmes et des enfants. Elle publie « Ravensbrück » en 1946, œuvre saluée pour sa lucidité et son absence de haine. Engagée dans les débats politiques de l’après-guerre, elle s’interroge sur les camps soviétiques et le désespoir parmi les anciens déportés.

En novembre 1954, la vie de Germaine bascule à nouveau. La guerre d’Algérie vient d’éclater et va l’arracher à son œuvre de recherche et de documentation des crimes nazis et des réseaux de résistants. Une fois encore, emportée dans le tourbillon des affaires publiques, elle va passer de la posture de chercheuse à actrice de premier plan dans ce conflit, se singularisant par sa compassion et son soutien au peuple algérien. Chargée de missions officielles par les autorités françaises, elle observe une société algérienne déstabilisée par le nationalisme, la misère, la croissance démographique et l’effondrement des équilibres traditionnels. Convaincue que la violence politique trouve ses racines dans cette détresse sociale, elle œuvre à la création de centres sociaux destinés à redonner aux populations les moyens de subsister dignement. Son analyse, publiée dans L’Algérie en 1957, provoque de vives controverses, notamment parce qu’elle envisage une interdépendance respectueuse. Lorsque la torture devient un instrument systématique de la répression française, Germaine Tillion s’y oppose avec la plus grande fermeté, mobilisant ses réseaux et interpellant les responsables politiques et militaires. Cette expérience achève de forger sa conviction d’une réflexion éthique exigeante : « Nous sommes solidaires et co-responsables de tous les crimes commis par toute l’humanité dans la mesure même où nous nous en sommes désintéressés ». Malgré sa connaissance intime du pire, Germaine Tillion c’est une intelligence scintillante en éveil, jamais repliée, jamais abattue, jamais conforme.


Les conseils et questionnements de la coach Germaine Tillion

Germaine Tillion unit exigence intellectuelle et engagement moral. Ethnologue formée à l’observation rigoureuse, résistante face au nazisme, déportée à Ravensbrück puis médiatrice durant la guerre d’Algérie, elle incarne une pensée cohérente transposable en trois conseils.

1ère conseil. Cultiver une distance entre soi et son expérience

Claude Lévi-Strauss parle de « regard éloigné », c’est-à-dire savoir s’éloigner, se distancier pour que des aspects inconnus puissent se révéler. Germaine évoque, comme analogie, l’exemple de la terre vue du ciel qui révèle des configurations imperceptibles pour ceux qui restent sur place.

2ème conseil. Dialoguer même en temps de conflit, en privilégiant compréhension, médiation et humanité

Germaine Tillion en Algérie cherche les causes profondes du conflit, à comprendre et à faire reconnaître les torts. Elle tente d’ouvrir des espaces de parole, de créer des ponts plutôt que des ruptures, et de contribuer à une paix fondée sur la vérité et la reconnaissance mutuelle.

3ème conseil. Maintenir un esprit apaisé et agile dans les moments chaotiques

Germaine nous apprend qu’une valeur, un principe, un concept, une émotion n’existent pas sans son contraire. Dans ce cadre, il est intéressant de comprendre que l’on ne saurait apprécier ou connaitre pleinement une chose si nous n’en rencontrons jamais le contraire. Comprendre et intégrer émotionnellement cette notion permet de mieux tolérer l’antivaleur lorsqu’elle survient.

Grands leaders de l’histoire : Gustave Eiffel, construire malgré un contexte incertain

L’audace et l’ambition comme ADN dans un siècle tumultueux

Eiffel est né en 1832 dans un pays tourmenté. Depuis le début du XIXe siècle, la France traverse une période de profonds changements et d’instabilités politiques : deux empires, trois monarchies, deux républiques… En 1870, la France a subi une cuisante défaite contre l’Allemagne et la IIIe République tente de relancer son économie par une politique de grands travaux d’infrastructures ferroviaires, fluviales et maritimes. À ce développement interne se conjugue un accroissement des échanges internationaux notamment avec les États-Unis et les colonies françaises. En 1884, le ministre du Commerce et de l’Industrie Édouard Lockroy souhaite créer un événement moteur au rayonnement international : une Exposition universelle, célébrant le centenaire de la Révolution française. Son cahier des charges est clair, il veut du neuf, de l’innovation, de l’audace, de l’ambition, du « autrement » !

Le projet est présenté à plusieurs interlocuteurs en trois points. Premièrement, il doit être futuriste et innovant, symbolisant une France moderne et lancée dans la concurrence des grandes nations. Parallèlement, il faut reconquérir l’opinion française au travers d’un projet « populaire ». Enfin, le futur monument devra être la porte d’entrée de l’Exposition universelle, véritable plateforme commerciale pour les industries et entreprises françaises. Mais qui sera ce chef de projet capable de combiner rigueur, efficacité et une réelle aptitude à savoir gérer incertitude et le risque ? Un homme sort de ce brainstorming, un entrepreneur et ingénieur, réputé pour ses travaux à forts enjeux techniques : Gustave Eiffel.

Eiffel est un aventurier qui prend tous ses chantiers à cœur. Parti de rien, il crée son entreprise en 1862 et fait l’acquisition d’ateliers de constructions métalliques à Levallois-Perret. Rapidement il emporte d’importantes commandes, constructions de viaducs et de bâtiments à structure ou à charpente métalliques : la galerie des machines pour l’Exposition universelle de Paris en 1867, la gare de Pest en Hongrie en 1875, la charpente du grand magasin Le Bon Marché en 1876 et la structure de la Statue de la Liberté. Couvert de distinctions, d’honneurs et de décorations. Gustave Eiffel est reconnu pour ses audaces architecturales et ses projets prestigieux. Il sait conjuguer rigueur et humanité, s’attachant fidèlement des talents et des compétences. À 52 ans, il n’a plus rien à prouver mais il a encore la flamme d’entreprendre.

Un rêve qui suscite l’adhésion

Avec ses deux chefs d’équipes Maurice Koechlin et Émile Nouguier, Eiffel fait une sorte de « rêve éveillé » : élever une tour de 1 000 pieds, soit 300 mètres. Le premier croquis, daté du 6 juin 1884, ressemble à un grand pylône, formé de quatre poutres en treillis. Avec une œuvre aussi austère, le projet va susciter de vives oppositions. Eiffel adjoint à son équipe projet l’architecte Stephen Sauvestre. Sous son crayon, le pylône prend des formes plus rondes aux nombreuses dentelles de fer. Définitivement convaincu, Eiffel va dorénavant déployer toute son énergie pour faire aboutir ce qui est maintenant « son idée ».

L’entrepreneur prépare un mémoire détaillé sur son projet sans oublier de mettre en évidence les faiblesses de ses adversaires. Alors que les concurrents communiquent sur l’esthétisme de tel ou tel projet, Eiffel apporte rigueur et minutie. Le 12 juin 1886, la commission chargé d’analyser toutes les propositions déclare à l’unanimité « que la tour de l’Exposition universelle de 1889 doit apparaître comme un chef-d’œuvre original d’industrie métallique et que la tour Eiffel semble seule à répondre à ce but » ! Ce premier succès lance une véritable course contre la montre pour achever la construction dans les temps. Il reste à peine vingt-six mois jusqu’au jour de l’inauguration de l’Exposition.

Le 1er juillet 1887, les travaux débutent sous la direction de Gustave Eiffel. Au siège de l’entreprise à Levallois-Perret, il dirige 50 ingénieurs qui exécutent pendant deux ans 5 300 dessins d’ensemble ou de détails. Chacune des 18 038 pièces en fer de la Tour est dessinée et calculée avant d’être tracée au dixième de millimètre et assemblée par éléments de cinq mètres environ. Sur le site, entre 150 et 300 ouvriers, encadrés par une équipe spécialisée dans le montage des grands viaducs métalliques, s’occupent de ce gigantesque meccano.

Analyse et anticipation pour juguler l’incertitude

Même si la future tour est relativement légère (7 341 214 kilos selon les calculs d’Eiffel), son assise doit être la plus stable possible. Bien avant d’avoir remporté l’appel d’offres, l’équipe d’Eiffel a entrepris d’analyser le sol du « Champs de Mars ». Les deux premières piles creusées côté « École militaire » ne posent pas de problèmes. L’affaire est moins aisée pour les deux piles côté Seine. Il faut réaliser les fondations à 5 mètres en dessous du niveau du fleuve et l’eau affleure rapidement. Un procédé novateur est lancé. À l’intérieur d’un caisson étanche, l’air est comprimé grâce à une pompe actionnée par une locomotive de 15 chevaux. La pression ainsi exercée empêche les infiltrations. Les ouvriers accèdent au caisson par une cloche métallique puis une échelle jusqu’au niveau du sol. Là, ils creusent le sol à la pioche et à la pelle et évacuent les matériaux. Le caisson lesté de béton s’enfonce alors jusqu’à la couche stable sur laquelle il repose ensuite.

Malgré un souci constant de communiquer et d’inscrire son œuvre au cœur du patrimoine parisien, Gustave Eiffel est critiqué par de nombreux artistes de l’époque , fustigeant « l’inutile et monstrueuse tour Eiffel ». Les pamphlétaires s’emparent de l’affaire, affublant la tour du sobriquet de « Notre-Dame-de-la-Chaudronnerie ». De son côté, Eiffel se contente d’opposer quelques principes de bon sens : « Je crois, pour ma part, que la Tour aura sa beauté propre. Parce que nous sommes des ingénieurs, croit-on donc que la beauté ne nous préoccupe pas dans nos constructions et qu’en même temps que nous faisons solide et durable, nous ne nous efforçons pas de faire élégant ? »

Le chantier avance à une cadence spectaculaire. Jour après jour, avec une surprenante régularité, les Parisiens voient s’ériger devant leurs yeux ébahies une tour monumentale. Il n’a fallu que cinq mois pour construire les fondations et vingt et un mois pour réaliser le montage de la partie métallique. Ce montage d’une haute technicité est réalisé en une vitesse record, fruit d’une logistique et d’un management de projet sans faille. Inaugurée le 31 mars 1889, la Tour Eiffel est la vedette de l’Exposition Universelle, vitrine du savoir-faire technologique français. Gustave Eiffel et son équipe ont relevé le défi qu’ils s’étaient fixés, maîtrisant tous les aléas par l’anticipation, l’analyse et l’audace.

Les conseils et questionnements du coach Gustave Eiffel

  • Comme Eiffel, appliquez la règle des 3A pour mener un projet dans un contexte compliqué : Anticipation, Analyse et Audace
    • Comment détectez-vous le risque majeur du projet et anticipez-vous les solutions ?
    • Comment analysez-vous les points forts de chaque projet et introduisez-vous des innovations « à la marge » ?
    • Comment accompagnez-vous les idées audacieuses, tant d’un point de vue technique que managérial ?
    • Que pouvez-vous rendre plus AAA ?
  • Évitez de faire à la place de X ou Y et orientez votre équipe projet vers un mindset « Solving Problem »
    • Qu’est-ce qui, dans votre métier, vous permet de « faire différemment » ? Comment mobilisez-vous vos ressources mentales adaptatives ?
    • Comment favoriser l’indépendance d’esprit, la diversité des analyses et la confrontation d’idées ?
    • Sur quoi, quels projets, quelles tâches, votre collaborateur a les 3F (Force affective, Force comportementale, Force cognitive) ?
  • Pour permettre et renouveler l’adhésion au projet, adoptez une communication performante en quatre points qui répondent aux questions suivantes :
    • Enjeux stratégiques. Pour quoi ce projet ? Vers où allons-nous avec ce projet ?
    • Faits et chiffres. De quoi parlons-nous précisément ? Combien de temps ? Combien d’étapes dans ce projet ?
    • Mode d’emploi. Quand allons-nous démarrer ? Comment allons-nous nous y prendre ?
    • Équipe et valeurs humaines. Pour qui ? Quels bénéfices humains ? Avec qui ?

LA STORY DE… LEGO La petite brique qui concurrence le numérique

En 2014, lorsque sort sur grand écran le premier long-métrage La Grande Aventure Lego, les enfants sont aux anges. La bande-annonce est prometteuse : en plus des petits personnages au visage jaune, ils vont assister aux exploits de leurs héros préférés, dont le fabricant danois a depuis quelques années acquis les licences. Batman, Wonder Woman sont à l’affiche !

Si tous les ingrédients destinés aux petits sont bien là, le film, totalement déjanté, fleure bon le mauvais esprit, et son humour puise aussi bien dans le détournement des icônes de la pop culture que dans la satire politique et la provocation punk.

Détournement, satire et punk dans un film destiné aux petits ? Oui, et c’est bien ce qui justifie le terme de « miracle ». Car en 2014, le groupe Lego n’a plus rien à prouver à personne. Après un passage à vide au début des années 2000, il s’est remis sur les rails, vient d’afficher dix années consécutives de résultats en croissance, dispute à Mattel le premier rang mondial des fabricants de jouets et figure dans le peloton de tête de tous les classements des « marques les plus puissantes ».

Le groupe Lego n’a pourtant pas hésité à jouer avec son image, confiant la réalisation du film à des cinéastes réputés pour leur esprit iconoclaste et les laissant maîtres de leurs choix artistiques. Une démarche osée, mais bien dans la manière d’une entreprise dont la déjà longue histoire est faite de hauts et de bas, de coups du sort et de coups de génie, de paris risqués et, parfois, ratés.

Tout a débuté en 1916, dans un village danois du nom de Billund. Cette année-là, le menuisier Ole Kirk Christiansen ouvre son premier atelier. Il aide à bâtir des maisons et fabrique des meubles qu’il vend aux agriculteurs des environs jusqu’à ce que survienne un premier coup dur : en 1924, le local est ravagé par un incendie. L’entreprise rebondit – elle le fera toujours, tout au long de son histoire : Christiansen reconstruit des locaux plus vastes et profite d’un soudain engouement des enfants danois pour le yo-yo pour produire ses premiers jouets. Nous sommes alors en 1932.

En 1934, le nom Lego est adopté. Il s’agit d’une abréviation de leg godt, qui signifie « bien jouer », en danois. La légende assure que Christiansen découvrira des années plus tard que Lego est aussi un terme latin qui se traduit par « j’ai mis ensemble ». Durant la même décennie, le fils du menuisier, Godfred Kirk Christiansen, rejoint l’entreprise familiale, dont l’activité se concentre de plus en plus sur la fabrication de jouets.

Il faut attendre les années 1940 pour voir apparaître la fameuse brique Lego et, une fois encore, tout commence par un coup du sort. Au début de la décennie, l’usine du groupe brûle à nouveau. La famille décide alors de ne plus fabriquer que des jouets. Mais l’heure est encore au bois lorsque, au cours d’un voyage en Angleterre, Godfred rencontre par hasard un commercial local qui lui parle des possibilités offertes par les nouveaux procédés de production de matières plastique, des évolutions du marché du jouet et surtout du succès naissant d’un tout nouveau jeu de construction utilisant des pièces autobloquantes, baptisé Kiddicraft. Un jeu développé par une psychologue pour enfants et censé détenir des vertus pédagogiques. En 1947, les Christiansen parviennent à se procurer quelques échantillons des fameuses briques en plastique et sont immédiatement conquis. Ils en sont convaincus : l’avenir du marché du jouet est là.

Durant les années qui suivent, Lego va améliorer et peaufiner la conception des briques, changeant de matière première puis ajoutant, à l’intérieur, des cylindres qui permettent d’assurer un meilleur assemblage des pièces. C’est finalement le 28 janvier 1958 que le brevet de la brique Lego telle qu’on la connaît encore aujourd’hui est déposé.

En 1960, toutefois, l’entreprise est encore une fois victime d’un incendie qui dévaste la partie de l’usine consacrée à la fabrication de jouets en bois. C’en est assez, se disent les Christiansen : ils ne produiront plus que du plastique. Le développement, dès lors, ne fait que s’accélérer. Les premiers modèles à roues apparaissent en 1961, bientôt suivis de notices de montage. Auparavant, les boîtes ne contenaient que des briques, et on comptait sur l’imagination de l’enfant pour faire le reste. Le fameux train motorisé est lancé en 1966, et en 1969 apparaît Duplo, une gamme destinée aux tout-petits mais dont les grosses briques, coup de génie, sont compatibles avec les éléments « classiques » du reste de la gamme. Un an plus tôt, en 1968, le premier parc Legoland a ouvert ses portes à Billund, là où tout a commencé.

La gamme Lego Technic voit le jour dans les années 1970, tout comme les premières boîtes à thèmes (Moyen Âge, western, espace…). En 2003 toutefois, le groupe subit un coup d’arrêt et enregistre, pour la première fois depuis longtemps, des pertes de plusieurs millions d’euros. Crise de croissance, analysent alors les spécialistes : Lego a vu trop grand et a cru pouvoir tout faire, lançant livres, vêtements, nouveaux parcs d’attractions…

Un nouveau PDG est nommé et décide de recentrer l’activité sur le métier de base, supprimant plusieurs centaines de postes au passage. Les parcs à thème sont revendus, même si Lego conserve un petit tiers du capital afin de garder un œil sur leur gestion. La croissance repart de plus belle, et les bénéfices s’envolent à nouveau, portés par l’ouverture au marché chinois, le lancement d’un réseau de plus en plus dense de boutiques et l’acquisition tous azimuts de nouvelles licences : Star Wars, Indiana Jones, Batman, Harry Potter, Super Mario…

En 2020, les ventes ont encore progressé de 21 %, le bénéfice net de 19 %. Et Lego, plus que jamais, affirme tenir bon sur ses valeurs : l’engagement pour l’environnement, l’inclusion, le soutien aux « communautés ». Parmi les nouveautés de l’année : le premier prototype de brique fabriquée à partir de plastique recyclé, un investissement de 400 millions de dollars en faveur des enfants et, bien sûr, un effort renouvelé à destination des salariés eux-mêmes. Lego développe en interne des programmes en faveur de la parité et de la diversité sous toutes ses formes, en particulier un kit aux couleurs du drapeau arc-en-ciel appelé « Tout le monde est génial ».

Les employés du groupe, les managers en particulier, sont appelés à ne pas oublier que le domaine d’activité de l’entreprise est le jeu et que l’esprit ludique doit, du moins en théorie, prévaloir partout. Un « Play Day » annuel est d’ailleurs organisé, au cours duquel tous les membres du personnel, direction générale comprise, cessent de travailler une journée pour jouer ensemble avec les petites briques multicolores. Et si en plus cela leur permet de développer de meilleures relations de travail, voire d’imaginer les concepts qui feront les succès de demain, alors tout sera, comme le chantent les petits personnages du film de 2014, « vraiment génial ».

LEGO :  

Des briques pour animer vos réunions

Pour animer un groupe de travail, des facilitateurs de Coca-Cola, de la NASA ou de Google utilisent des LEGO pour libérer l’énergie des employés et stimuler leur créativité. La méthode s’avèrerait efficace pour contourner les réunions traditionnelles où les employés écoutent passivement leur manager, parfois sans participer à l’élaboration d’objectifs communs.

La méthode LEGO®SERIOUSPLAY® est un processus de réunion, de communication et de résolution de problèmes qui peut être appliquée en entreprise. Les collaborateurs  sont guidés à travers une série de questions. Chaque participant construit son propre modèle LEGO en réponse aux questions de l’animateur en utilisant des briques spécialement sélectionnés. Ces modèles servent ensuite de base à la discussion de groupe, au partage des connaissances, à la résolution de problèmes et à la prise de décision.

Au cours de réunions animées, les salariés construisent des modèles de paysage avec des éléments LEGO, ils leur donnent un sens à travers la création d’histoires et jouent  divers scénarios. Un processus qui approfondit la compréhension, affine la perspicacité et « lie » le groupe. La méthodologie guide les personnes dans un échange d’opinions , la construction pratique permet d’avoir des conversations libres.

Le programme LEGO®SERIOUSPLAY® est conçu pour être suivi par un groupe de 10 à 12 personnes, avec un kit de démarrage pour des ateliers de 3 à 5 heures.

Le kit comprend : des briques LEGO et  DUPLO, paysages, personnages, animaux, fenêtres, arbres, pièces de figurines, globes, échelles et clôtures. Un grand choix de plaques de base. 3 bacs de tri en plastique orange

La fatigue : une si longue histoire

Nous serions tous lessivés. Un coup d’œil aux titres des magazines suffit pour s’en convaincre : “En finir avec la fatigue” (Ça m’intéresse), “5 façons d’effacer la fatigue” (Elle), “Les superaliments antifatigue” (Top Santé)…

De quoi titiller l’“historien des petites choses”, comme aime se définir Georges Vigarello. “J’aime partir de situations contemporaines banales. La fatigue renvoie au cœur de problèmes anthropologiques. C’est une limite de l’humain. Exactement comme la maladie ou la mort.”

Premier constat : la perception de la fatigue évolue en fonction des représentations du corps. Au Moyen Âge domine l’idée d’un organisme fait de liquides, d’humeurs. Le corps fatigué est donc desséché, vidé de sa substance. Pour les Lumières, l’accent est mis sur les fibres, les nerfs. L’épuisement est lié à une excitation débordante et mal surmontée, le corps ne répond plus aux stimulations. Au XIXe siècle, l’essor de la machine pousse à se représenter l’organisme en termes de combustion, de feu. Telle une locomotive, il faut l’alimenter en sucre et en calories, alors qu’il produit lui-même des déchets chimiques qui le fatiguent.

Aujourd’hui, “la fatigue est perçue dans le langage numérique, privilégiant les messages internes, les sensations, la connexion et la déconnexion. D’où le recours accentué aux détentes, aux relâchements. D’où encore la centration inédite sur le psychologique, le relationnel, la recherche de l’interaction, de la mobilité, celle de la sensation aussi, lentement renouvelée”.

Et si au XXIe siècle la tête est fatiguée, à l’époque médiévale, ce sont avant tout les pieds, principaux moyens de locomotion, et nus le plus souvent… D’autres organes, comme le cœur, le cerveau et les poumons, prendront bientôt le relais. De la même façon, les représentations de la fatigue évoluent. Au Moyen Âge, le guerrier, le pèlerin et le marchand, obligés de parcourir des kilomètres dans des conditions éprouvantes, incarnent des figures de fatigue valorisées.

En revanche, les serfs, corvéables à merci, n’ont droit à aucune considération. Le labeur n’appelle pas la compassion. “C’est seulement avec la société industrielle, avec l’image de l’énergie productive et du rendement, que s’impose ce qui nous semble devenu évident : la fatigue de l’ouvrier.” Son corps est marqué (dos courbé, physiques chétifs, teint flétri…), son espérance de vie moindre, le travail de ses enfants remis en question. On cherche alors à chiffrer, à quantifier. La fin du XIXe siècle est l’époque des changements ; avec le télégraphe, le train, la bicyclette, tout s’accélère. Il faut s’adapter à une rapidité nouvelle, répondre aux sollicitations, c’est le “struggle for life” parfaitement décrit par Émile Zola. Les gestes des prisonniers, des militaires, des ouvriers, des paysans sont observés, découpés en laps de temps, en énergie dépensée.

Des outils nouveaux, comme le dynamomètre, l’ergographe ou le spiromètre, évaluent force, muscles et capacités respiratoires. Le mot “constitution” s’impose, auquel sont accolés des adjectifs : “mauvaise”, “débile”, “faible”, “forte”… Lors de la conscription, l’armée classe les corps et les hommes.

Et, justement, la Première Guerre mondiale marque une rupture. Dans les tranchées, les combattants sont soumis à une expérience de fatigue inédite et inégalée : la peur, la faim, le manque de sommeil, les bruits assourdissants, la gangrène, la durée du conflit. Tout cela contribue à détruire les individus, à les “déposséder”. “La situation de la guerre de 14, c’est d’être confronté à une soumission. À quelque chose qui non seulement nous désapproprie, mais nous empêche de faire ce que nous souhaitons. Ça, c’est neuf et je pense que nous sommes les enfants de cette situation.”

Georges Vigarello montre bien comment s’effectue le glissement d’une fatigue physique visible à une fatigue intérieure beaucoup plus sourde et invisible. Du taylorisme au burn-out, l’homme ne supporte plus d’atteintes à son autonomie. Il s’imagine toujours plus grand, plus puissant, plus valorisé. D’où cette contradiction presque impossible à gérer d’un “moi hypertrophique” et de contraintes professionnelles, relationnelles, familiales et environnementales toujours plus fortes. “La fatigue, faiblesse diffuse, insatisfaction obscure, insuffisance obstinée, est devenue une des manières d’être de notre temps.” Elle s’est infiltrée partout et oblige – peut-être – à l’accepter.

“La fatigue est si protéiforme, dit le philosophe Éric Fiat (Ode à la fatigue, 2018), que l’on n’a aucune chance de l’emporter contre cet ennemi qui vient de partout. Je propose d’abandonner les métaphores du combat et d’être le roseau de la fable de La Fontaine. Être le roseau, c’est accepter la fatigue.” Et Vigarello de recenser avec amusement les astuces et conseils pour se reconnecter à soi, accepter son état, tenter de retrouver son unité intérieure. Ses yeux bleus pétillent quand arrive la question de son antidote personnel. “Tout simplement la passion.”

 

Voir aussi : Performance humainement durable