Blandine Mercier : « Nous n’avons plus le choix : il faut repenser les carrières »

Vous avez créé Hello Masters pour dépoussiérer l’image des plus de 50 ans dans le monde du travail. Quel constat a été le déclic ?

Le sujet du vieillissement démographique n’est peut-être pas considéré comme très attractif, mais il est incontournable. Nous savons déjà que les générations qui arrivent sur le marché du travail ne compenseront pas numériquement les départs à la retraite. L’expérience va donc devenir une ressource rare. En observant ma propre industrie, la publicité, j’ai constaté que de nombreux profils très expérimentés disparaissaient progressivement des effectifs opérationnels. Je me suis demandé ce qu’ils devenaient et quelles étaient leurs options. C’est cette réflexion qui a donné naissance à Hello Masters.

L’IA change-t-elle la donne pour les profils expérimentés ?

Oui. L’IA constitue une révolution majeure. Après une phase d’enthousiasme parfois désordonnée, les entreprises comprennent qu’elles ont besoin de cadres d’utilisation, de méthodes et de gouvernance. Or ces dimensions reposent largement sur l’expérience. Les profils expérimentés ont donc un rôle essentiel à jouer pour structurer les usages. Je crois aussi que l’IA peut devenir un formidable terrain de collaboration intergénérationnelle entre les jeunes talents, très à l’aise avec les outils, et les professionnels expérimentés qui apportent le discernement et la vision stratégique.

Qui sont les utilisateurs de Hello Masters ?

Ils viennent avant tout chercher des options pour leur seconde partie de carrière. Nous comptons aujourd’hui environ 12 000 membres. Près de la moitié sont des cadres dirigeants en poste, 25 % sont des chefs d’entreprise et 25 % des cadres en transition. Notre rôle est de rendre visibles les différentes trajectoires possibles : emploi salarié, temps partagé, management de transition, entrepreneuriat, reprise d’entreprise ou encore gouvernance.

Les entreprises ont-elles réellement pris conscience de l’enjeu des carrières longues ?

La prise de conscience progresse, mais elle reste insuffisante. Les entreprises parlent davantage de transmission, mais beaucoup n’ont toujours pas mis en place de véritables plans de succession. Pourtant, lorsque des collaborateurs expérimentés quittent l’entreprise, ce ne sont pas seulement des compétences qui partent : c’est aussi une mémoire et un savoir-faire parfois critiques.

Le sujet des femmes seniors doit-il être abordé différemment ?

Les femmes ont souvent connu des parcours moins linéaires et davantage de ruptures de carrière. Elles ont donc développé une capacité d’adaptation importante. En revanche, elles restent plus exposées à certaines problématiques comme le rôle d’aidante familiale ou encore les sujets liés à la ménopause, qui demeurent largement tabous dans les entreprises.

Quels pays vous semblent les plus avancés ?

Les pays nordiques, comme la Suède, sont souvent cités en exemple. Ils ont développé une approche plus fluide des carrières, de la retraite et de la contribution au travail tout au long de la vie. Cela dit, il ne suffit pas de copier leurs dispositifs : chaque pays possède sa propre culture du travail et son propre modèle social.

Quel changement prioritaire faudrait-il engager ?

Nous devons assouplir certains cadres réglementaires et multiplier les dispositifs favorisant la contribution des profils expérimentés. L’enjeu dépasse largement la question de l’âge de départ à la retraite. Il s’agit de repenser les carrières pour permettre à chacun de continuer à contribuer selon ses envies, ses compétences et ses contraintes.

ORANGE BUSINESS : « Les différentes générations ne doivent pas travailler les unes à côté des autres, mais ensemble »

 

Comment avez-vous vu évoluer les méthodes de travail, les relations professionnelles et les profils au sein des équipes d’Orange Business au fil des années ?

J’ai toujours travaillé avec beaucoup d’autonomie et de collaboration. Nous fonctionnions déjà par objectifs, et cela n’a pas vraiment changé. En revanche, les outils ont profondément transformé notre manière de travailler.

Au début de ma carrière, on se déplaçait énormément pour rencontrer des clients ou participer à des réunions d’organisation. Aujourd’hui, près de 90 % des réunions se déroulent en ligne, y compris lorsque les participants se trouvent dans la même ville. Cela représente un gain de temps considérable et permet d’enchaîner davantage de réunions dans une même journée. Cette évolution a entraîné une accélération générale du rythme de travail. Les jeunes générations, qui ont grandi avec internet et les réseaux sociaux, sont naturellement plus préparées à cette instantanéité. De mon côté, j’ai connu les débuts du courrier électronique. Aujourd’hui, l’e-mail paraît presque dépassé face à la multiplication des outils collaboratifs, des messageries instantanées ou des réseaux sociaux d’entreprise.

Une autre évolution importante concerne notre manière de réfléchir. Nous travaillons désormais beaucoup plus collectivement. Les réunions collaboratives se sont multipliées et la réflexion est davantage partagée. Cela dit, les approches restent variées. Certains jeunes collaborateurs conservent des méthodes plus traditionnelles, basées sur la préparation, la prise de notes et la réflexion en amont. D’autres privilégient davantage l’échange spontané.

 

Que vous apporte aujourd’hui le travail avec les jeunes générations ?

Les jeunes ont une capacité d’adaptation remarquable face aux nouveaux outils et aux nouveaux modes de communication. Ils sont souvent plus enthousiastes lorsqu’il s’agit d’adopter de nouvelles pratiques numériques.

Du côté des seniors, nous apportons davantage de recul sur les évolutions en cours. Par exemple, j’ai tendance à davantage documenter mon travail quand certains privilégient les échanges rapides. Cela ne signifie pas que les générations travaillent différemment dans leur quotidien : l’entreprise impose finalement à tous des méthodes relativement similaires. A 30, 40 ou 60 ans, nous utilisons les mêmes outils et nous devons nous adapter aux mêmes transformations. Les différences apparaissent davantage dans les discussions informelles, où les visions du monde peuvent diverger sur certains sujets comme les voyages, la consommation ou les projets de vie. Mais dans le travail lui-même, les écarts sont souvent moins marqués qu’on pourrait le penser.

J’observe par ailleurs un rapport différent aux interactions humaines. Certaines personnes travaillent aujourd’hui avec des collègues qu’elles n’ont jamais rencontrés physiquement. Les jeunes générations semblent plus à l’aise avec cette situation. Pour ma part, je continue à penser qu’une rencontre en face à face, une poignée de main ou simplement un repas partagé apportent quelque chose de précieux à la relation professionnelle.

 

Diriez-vous que les différentes générations sont complémentaires au sein d’une entreprise ?

Oui, clairement. Nous vivons actuellement une nouvelle révolution technologique avec l’intelligence artificielle. Dans notre activité, nous développons et commercialisons des services autour de ces technologies. Les jeunes générations adoptent très rapidement ces nouveaux outils parce qu’elles en comprennent immédiatement les usages. Beaucoup utilisent déjà ChatGPT ou des outils similaires dans leur quotidien.

En revanche, les collaborateurs plus expérimentés apportent souvent davantage de recul et d’esprit critique. Lorsqu’il s’agit d’évaluer la qualité d’un résultat, d’identifier les limites d’un outil ou de comprendre les enjeux métier sous-jacents, l’expérience reste un atout important. Je constate également que les jeunes collaborateurs accordent parfois davantage d’importance à l’équilibre de vie, à l’ambiance de travail ou à la dimension sociale de l’entreprise. Ce sont des attentes légitimes et qui reflètent une évolution de la société. Les seniors, eux, sont souvent plus attachés à la finalité du projet, à sa valeur pour l’entreprise ou pour le client.

 

Comment les seniors parviennent-ils à conserver leur légitimité face à des profils parfois plus à l’aise avec les nouveaux outils ?

Je ne suis pas certain qu’il y ait une opposition aussi forte qu’on le pense. Dans mon environnement professionnel, les collaborateurs sont généralement bien formés et suivent les évolutions technologiques. Récemment, j’ai assisté à une présentation sur la data et l’intelligence artificielle animée par une jeune collaboratrice de moins de 30 ans. Elle maîtrisait parfaitement son sujet. Les nouvelles générations arrivent souvent avec des connaissances très actuelles sur les usages et les méthodes.

La valeur ajoutée des seniors se situe davantage dans leur expérience, leur capacité d’analyse et leur compréhension globale de l’entreprise. Après plusieurs décennies de carrière, on développe une vision transversale des organisations, de leurs métiers et de leurs mécanismes de fonctionnement. Cela ne dispense pas de continuer à apprendre. Les évolutions sont si rapides qu’il faut constamment se remettre à niveau. J’utilise moi-même les outils d’intelligence artificielle mis à disposition dans l’entreprise, mais je conserve un regard critique sur les résultats obtenus. Dans bien des cas, le travail produit doit encore être vérifié, enrichi ou corrigé.

 

Quel conseil donneriez-vous aux entreprises pour mieux faire travailler ensemble les générations ?

Le plus important est tout simplement de faire travailler les gens ensemble. Dans les projets que j’ai menés au cours de ma carrière, les meilleures réussites ont toujours reposé sur la collaboration entre des profils différents. Pour construire une offre ou mener un projet à bien, il faut associer l’ensemble des acteurs concernés, du commercial jusqu’aux équipes opérationnelles.

L’âge ne devrait jamais être un critère de mise à l’écart. Un collaborateur junior doit pouvoir s’exprimer, poser des questions, remettre certaines idées en perspective et apporter sa contribution. Les équipes fonctionnent mieux lorsque chacun a la possibilité de participer, quel que soit son niveau d’expérience. Au fond, les différentes générations ne doivent pas travailler les unes à côté des autres, mais ensemble. Chacun possède une partie de la solution, et c’est la combinaison de ces compétences qui permet d’avancer.