La revanche du bureau : pourquoi le présentiel redevient un atout stratégique

5 min de lecture

Cinq ans après la pandémie, le retour au bureau redevient un enjeu stratégique pour les dirigeants. Entre flexibilité, modularité et hospitalité, les entreprises réinventent leurs espaces pour attirer, fidéliser et motiver les collaborateurs.

Par Léa Masseguin



Cinq ans après la pandémie de Covid-19 et l’avènement du 100 % télétravail, le bureau fait son grand retour. Des géants américains de la tech comme Microsoft ou Amazon, aux groupes industriels et de services français tels que JCDecaux ou Société Générale, le présentiel redevient un élément central de l’organisation du travail. “Lorsque nous regardons les cinq dernières années, nous continuons à croire que les avantages d’être ensemble au bureau sont significatifs”, déclarait, en septembre 2024, le directeur général d’Amazon, Andy Jassy.

Dans une note adressée à ses équipes, le dirigeant américain demandait alors à près de 300 000 salariés de revenir au bureau cinq jours par semaine. Il invoquait notamment une meilleure collaboration, des liens renforcés entre les équipes et la nécessité de “consolider notre culture”. Quelques mois plus tard, le patron de JPMorgan Chase, Jamie Dimon, plus virulent encore, s’en prenait lui aussi au travail à distance : “Ça ne marche tout simplement pas”, tranchait-il, visiblement excédé. “Ne me dites pas que le travail depuis la maison fonctionne le vendredi. J’appelle beaucoup de monde ce jour-là, et il n’y a jamais personne qui me répond !”


“Espaces vivants et modulables” 

Si certaines entreprises ont opté pour ce choix radical, la majorité préfère aujourd’hui un modèle hybride, combinant travail au bureau et à distance. Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), les salariés français du secteur privé travaillaient à distance en moyenne 1,9 jour par semaine au deuxième trimestre 2024, signe que le télétravail s’est durablement installé dans les pratiques. “Nous sommes aujourd’hui dans un moment de clarification autour du télétravail, analyse Camille Rabineau, fondatrice du cabinet de conseil “Comme on travaille”, spécialisé dans l’accompagnement humain des projets de réaménagement de bureaux. Certaines entreprises, notamment hors de Paris, assument désormais ouvertement que ce mode d’organisation n’est pas fait pour elles. D’autres, en revanche, l’ont pleinement ancré dans leur fonctionnement.”

Mais ce retour dans les murs ne se fait pas sans contreparties. “Chez certains salariés, il existe une appréhension à l’idée de revenir au bureau, à se retrouver dans un cadre plus formel et plus contraint. Le télétravail apporte de la flexibilité, du confort et, pour le travail individuel, une productivité parfois supérieure”, explique Aude Valtier, cheffe de projet en aménagements d’espaces de travail sur-mesure chez “Morning”, acteur spécialisé dans la création d’espaces de travail sur-mesure. Pour la trentenaire, il existe “deux sortes de bureaux” : “ceux où l’on est obligés d’aller, et ceux où l’on a envie d’aller” : “L’enjeu est alors de concevoir des espaces qui permettent à chacun de vivre une journée agréable et productive”.

Pour convaincre les collaborateurs de revenir, de nombreuses entreprises repensent alors en profondeur leurs espaces de travail. Diplômée en urbanisme, Camille Rabineau souligne néanmoins les tensions qui surgissent : “Les entreprises cherchent à optimiser leurs mètres carrés, car l’occupation est moindre, mais doivent en même temps créer des lieux où les salariés ont réellement envie de venir. Il faut concevoir des espaces vivants, sans moments vides, modulables selon les besoins, et en même temps clairs et lisibles pour tous les usages. Quelqu’un qui a pris goût au télétravail peut aussi vouloir un endroit calme pour se concentrer, et il faut que cela soit possible.”

“Le bureau doit faire sens”

Pour répondre à ces enjeux, “Morning” et “Comme on travaille” mettent l’accent sur la notion “d’hospitalité” dans les espaces de travail : café et restauration, animation des lieux, services de bien‑être, sport… Autant d’éléments pensés pour que le bureau devienne un lieu accueillant. Une étude réalisée en juillet 2025 par Morning et l’institut Appinio montre que, pour les salariés, les priorités pour passer une bonne journée au bureau sont claires : les moments de convivialité entre collègues (53 %), l’accès à des espaces extérieurs (46 %), une offre de restauration diversifiée (36 %), la possibilité de faire du sport (31 %), et même l’accès à des services de conciergerie (10 %).

Depuis sa création en 2019, “Comme on travaille” a accompagné de nombreuses entreprises comme Décathlon, les Chantiers de l’Atlantique, Cartier ou Groupama dans la conception de leurs bureaux, en conciliant modularité et vie collective. “Morning”, pour sa part, aménage des lieux en cohérence avec l’identité et les usages de ses clients. Pour WeCasa, spécialiste des services à domicile, cette transformation s’est traduite par des open spaces colorés et dynamiques, “où les salariés ont retrouvé le plaisir de venir au bureau”, souligne Aude Valtier. Chez Endress+Hauser, l’enjeu était différent : concevoir un nouveau bâtiment à la fois vitrine pour les clients et lieu de collaboration, mêlant open spaces, zones silencieuses et salles de réunion modulables, adaptées aux besoins des équipes.

Mais l’aménagement à lui seul ne suffit pas. Pour Camille Rabineau, le management, l’organisation du travail et les rituels d’équipe jouent un rôle tout aussi crucial pour le bien-être des salariés. “Qu’est-ce qui va vraiment motiver les collaborateurs à revenir ?  Pour ceux qui passent une heure dans le RER chaque jour, la seule présence physique ne suffit pas. Il faut instaurer des moments qui rythment la collaboration. Le bureau doit faire sens, il est le tangible de l’entreprise : les murs parlent.” “On ne va pas au bureau pour être seul derrière son poste, mais pour se sentir mieux que chez soi, ou au moins différent, ajoute Aude Valtier. C’est un véritable vecteur d’attractivité. Et cela ne nécessite pas de dépenser des millions : c’est un investissement pour attirer les talents et montrer l’exemple.” La preuve est souvent visuelle : sur Welcome to the Jungle, les photos des bureaux (collaborateurs souriants, espaces lumineux, murs vivants, etc.) en disent souvent plus que mille mots.