Le Grand retournement

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Longtemps considérés comme les premières victimes des mutations technologiques, les salariés expérimentés voient aujourd’hui leur position se renforcer. Quand l’IA automatise de nombreuses tâches et quand les entreprises recherchent des profils immédiatement opérationnels, l’expérience, le jugement et les compétences humaines redeviennent des atouts stratégiques. Un basculement silencieux qui rebat les cartes du marché du travail.

 

Par Léa Masseguin

Vous êtes cadre supérieur ou salarié en milieu ou fin de carrière ? N’ayez pas peur de l’intelligence artificielle (IA). Selon une étude publiée le 7 mai par des chercheurs de Harvard à partir de 65 millions de parcours professionnels et 280 000 entreprises américaines, l’essor de l’IA générative pénalise surtout les profils juniors. Les tâches les plus exposées à l’automatisation sont en effet celles historiquement confiées aux jeunes diplômés : rédaction standardisée, analyse documentaire, traitement d’informations, exécution répétitive, etc. En mai 2025, Dario Amodei, cofondateur et PDG d’Anthropic – l’entreprise américaine à l’origine de Claude, concurrent de ChatGPT – estimait que cette technologie pourrait supprimer près de la moitié des emplois de bureau de niveau débutant dans les cinq prochaines années.

Les salariés expérimentés tirent leur épingle du jeu 

À l’inverse, les profils expérimentés, longtemps considérés comme les premières victimes potentielles de cette révolution technologique, semblent aujourd’hui mieux résister que prévu. Cette évolution est déjà visible dans les recrutements. Selon une autre étude menée par des chercheurs de Stanford à partir des données de millions de salariés américains, les travailleurs âgés de 22 à 25 ans employés dans les métiers les plus exposés à l’IA ont vu leur emploi reculer d’environ 6% depuis fin 2022. Dans le même temps, les salariés plus expérimentés dans ces mêmes fonctions ont enregistré une progression de l’emploi comprise entre 6% et 9%. Un signal fort : ce ne sont plus nécessairement les seniors qui décrochent, mais les jeunes qui peinent davantage à entrer sur le marché du travail.

 

Ce décalage s’inscrit aussi dans une tendance plus structurelle du marché de l’emploi en France. Les entreprises font déjà face depuis plusieurs années à une tension sur les profils expérimentés immédiatement opérationnels, dans un système de carrière très pyramidal où la progression repose sur des paliers successifs. À cela s’ajoute un effet démographique : le vieillissement de la population active et les départs progressifs de générations nombreuses réduisent mécaniquement le vivier de profils expérimentés disponibles. Résultat : les profils experts et directement autonomes restent rares, ce qui renforce leur attractivité dans un contexte où les besoins en compétences opérationnelles restent élevés.

Ce déséquilibre entre jeunes et profils expérimentés face à l’emploi peut sembler contre-intuitif lorsqu’on observe leurs usages du numérique. Car les jeunes générations, qui ont grandi avec internet, maîtrisent généralement mieux les codes technologiques et adoptent plus rapidement les nouveaux usages liés à l’IA. Une enquête menée en juillet 2025 par l’institut américain Common Sense Media montrait par exemple que près des trois quarts des adolescents américains avaient déjà utilisé un compagnon conversationnel basé sur l’IA (comme ChatGPT, Gemini ou Claude) dans leur quotidien. Cette tendance se confirme également dans le monde professionnel. Selon le Work Trend Index 2024 de Microsoft et LinkedIn, les jeunes actifs figurent parmi les utilisateurs les plus intensifs de l’IA générative, notamment pour rédiger, rechercher de l’information ou produire des contenus dans leurs tâches quotidiennes au travail.

 

Leadership, affirmation de soi et courage managérial
Pour autant, cette familiarité avec les outils ne se traduit pas mécaniquement par une meilleure position sur le marché du travail. Car les seniors disposent d’un autre atout, bien plus difficile à automatiser : leur expérience. « Les seniors ont une connaissance de l’écosystème, des réseaux et de l’organisation de l’entreprise que l’IA ne pourra jamais leur enlever, explique Virginie Graziani, analyste comportementale en assessment centers. Et c’est souvent cela qui fait la différence dans la prise de décision et dans la capacité à trancher ». Selon la spécialiste, cette différence se traduit très concrètement dans les entreprises. Là où les compétences d’exécution peuvent désormais être largement prises en charge par des outils d’IA, les recruteurs accordent une importance croissante à des qualités plus difficiles à formaliser : le jugement, la capacité à arbitrer dans l’incertitude, ou encore l’aptitude à gérer des situations humaines complexes. « On voit une vraie montée des demandes autour du leadership, de l’affirmation de soi et du courage managérial, observe Virginie Graziani. Ce sont des compétences qui deviennent décisives, mais qui sont souvent moins visibles sur un CV. »

Cette évolution ne touche pas tous les métiers de la même manière. Elle est particulièrement visible dans les fonctions où la dimension humaine reste centrale : management, relation client, enseignement, développement commercial ou encore expertise technique de haut niveau. Autant de métiers où l’IA joue un rôle complémentaire plutôt que substituable. « Les profils les plus avantagés sont ceux qui combinent plusieurs dimensions, poursuit la spécialiste. Une expertise solide, bien sûr, mais aussi une capacité à interagir, à convaincre, à comprendre un client ou à embarquer une équipe. » Elle résume à travers un exemple très concret : « On peut très bien savoir calculer l’épaisseur d’une fenêtre ou maîtriser une équation technique complexe. Mais si, derrière, on n’est pas capable d’expliquer ce choix à un client, de le rendre compréhensible et pertinent dans une discussion, cette compétence perd une grande partie de sa valeur. »

Dans un article, le chercheur et consultant Alex Sévigny illustre ce basculement : certes, l’IA prend désormais en charge une grande partie des tâches les plus répétitives du quotidien (recherche d’informations, synthèse, premiers jets de documents, etc.). Mais cet usage est surtout efficace lorsqu’il est guidé par une personne expérimentée. « L’automatisation des tâches à faible attention est très efficace pour les professionnels expérimentés, qui disposent de l’expertise nécessaire pour utiliser l’IA dans des tâches créatives ou stratégiques », écrit-il. Et de résumer : « Plus vous maîtrisez votre métier, mieux vous exploitez l’IA, et plus son impact sur votre productivité et votre valeur ajoutée est important. » C’est donc moins l’outil qui crée la valeur que la capacité à l’orienter.

« Capacité d’adaptation »
    Pour autant, cet avantage des profils expérimentés ne se suffit pas à lui-même. Encore faut-il être en mesure de s’adapter à ces nouveaux outils qui transforment les méthodes de travail. Car si l’expérience et le jugement deviennent plus précieux, la maîtrise des codes de l’IA s’impose désormais comme un prérequis, quel que soit l’âge. Selon le Work Trend Index 2024 de Microsoft et LinkedIn, une large majorité de cadres estime que la capacité à utiliser efficacement l’IA générative est appelée à devenir une compétence aussi fondamentale que la bureautique l’a été dans les années 2000.

Or selon une enquête menée par le centre d’études américain AARP Research, plus de la moitié des salariés de plus de 50 ans déclarent connaître l’IA, mais seuls 23 % affirment l’utiliser concrètement dans leurs tâches quotidiennes. Une adoption encore limitée, qui s’explique principalement par un manque de formation et une intégration encore inégale de ces outils dans les environnements de travail. Une étude de Stanford vient néanmoins nuancer cette lecture : l’âge n’est pas le principal facteur d’usage de l’IA en entreprise. Ce sont surtout le niveau hiérarchique et le degré de responsabilité qui structurent les écarts d’adoption : les postes les plus élevés, souvent occupés par des profils expérimentés, comptent parmi les utilisateurs les plus réguliers de ces technologies. « Les vrais gagnants sont souvent ceux qui arrivent à jouer de leur expérience tout en conservant une certaine capacité d’adaptation, souligne Virginie Graziani. Là où l’IA peut faire peur, c’est justement sur ce point : la capacité à évoluer avec ces nouveaux usages. Ceux qui réussissent le mieux sont ceux qui combinent expérience et agilité. »