L’IA a été déployée pour gagner du temps… et la conversation a été perdue en route.
J’ai dit « non » en COMEX. Un « non » argumenté, posé calmement. Personne ne l’a contredit, parce que personne ne l’a entendu. La réunion a continué, la décision est passée, et le compte rendu était impeccable. Ce jour-là, j’ai appris une chose que seize ans de transformations m’ont confirmé depuis : on ne perd pas le courage de contredire, on perd l’envie, comprenant que ça ne sert à rien, et on garde son énergie pour autre chose. Ce silence ne se voit nulle part : aucun baromètre ne le mesure. Le dirigeant qui contredisait se met à approuver, et tout le monde appelle « ça » de l’alignement.
C’est dans ce paysage que l’IA arrive. Elle résume, elle structure, elle propose, et elle dit souvent oui. Ses concepteurs le savent : en avril 2025, OpenAI a retiré une mise à jour de ChatGPT jugée trop complaisante avec ses utilisateurs. Un outil conçu pour satisfaire, dans des COMEX où le désaccord s’est déjà tu : les deux complaisances s’additionnent. Le dirigeant qui ne se sent plus écouté par ses pairs trouve enfin un interlocuteur qui l’écoute toujours. Il ne cherche plus à convaincre la table. Il arrive avec une note parfaite, validée par une machine qui ne l’a jamais contredit — la même machine qui pourrait tout aussi bien lister ses objections, si on le lui demandait.
Le résultat, vous le connaissez. Les réunions s’empilent, chacune avec son résumé généré en trente secondes, et les décisions sont votées vite puis rarement appliquées. Six mois plus tard, le plan patine. Chacun découvre alors que l’accord de façade cachait un désaccord de fond. Le chercheur Jerry Harvey a donné un nom à ce phénomène, le paradoxe d’Abilene : un groupe fait ce que personne ne voulait, parce que chacun croyait les autres d’accord.
Le problème se situe dans l’écoute, bien plus que dans l’outil ou le courage des dirigeants. Former ses collaborateurs à « oser dire » tombe à plat quand ils ont déjà osé. Ils ont arrêté parce que leur « non » tombait dans le vide.
La bonne nouvelle, c’est que ce silence se repère. Avant le prochain COMEX, posez-vous une seule question : qui, autour de la table, a cessé de contredire ? Pas la personne qui se tait depuis toujours, celle qui s’est tu. C’est là que l’adhésion s’est perdue. C’est aussi là qu’elle se reconstruit : allez voir cette personne et demandez-lui ce qu’elle n’a plus dit.
Pendant la réunion, un seul geste suffit. Quand quelqu’un dit non, la décision attend la réponse à ce non avant tout vote. Cela prend dix minutes, et c’est souvent ce qui fait qu’une décision s’appliquera ou non.
L’IA dit souvent oui. Votre COMEX aussi. Qui, dans le vôtre, a arrêté de dire non, et depuis quand ?