Hervé Le Lous, l’ancien patron d’Urgo devenu « bébé influenceur »
À 76 ans, Hervé Le Lous aurait pu se contenter de regarder prospérer l’entreprise familiale passée aux mains de ses trois fils. L’ancien patron d’Urgo a choisi une autre voie : transmettre sur les réseaux sociaux les leçons de management accumulées au fil d’une vie d’entrepreneur. De l’essor international du groupe à l’assertivité érigée en méthode, portrait d’un dirigeant qui a passé la main sans renoncer à faire entendre sa voix.
“Faut-il tutoyer son boss ?” Face caméra, Hervé Le Lous, 76 ans, cheveux blancs soigneusement coiffés, livre ses conseils à ses 401 000 abonnés. Sur son compte Instagram baptisé @urgo_boss, l’ancien chef d’entreprise parle management, négociation, émotions au travail ou collègues toxiques à coups de vidéos courtes et de questions très concrètes : “Pourquoi y a-t-il autant de managers toxiques ?”, “Comment recadrer un boss agressif ?”, “Peut-on changer sa propre nature ?”, interroge-t-il, la voix posée. Autant de sujets sur lesquels l’ex-dirigeant distille les leçons tirées de plus de trente ans de carrière entrepreneuriale, notamment à la tête d’Urgo, le groupe familial français spécialiste des pansements, qui a franchi en mai dernier le cap du milliard d’euros de chiffre d’affaires annuel.
Un « service après-vente »
Comment un entrepreneur à la retraite s’est-il retrouvé dans la peau d’un “bébé influenceur”, comme il se qualifie lui-même ? L’aventure débute en 2024, cinq ans après son départ d’Urgo. Elle prolonge la publication de son livre “Accroche ta charrue à une étoile”, dans lequel il rassemble les méthodes de management mises en place au fil de sa carrière. L’ouvrage est dense : l’idée germe alors d’en décliner les principaux enseignements en courtes vidéos, d’abord destinées aux collaborateurs du groupe, avant d’être ouvertes au grand public. “J’ai été scotché par le succès”, reconnaît-il. Derrière cette nouvelle audience, Hervé Le Lous voit surtout une autre manière de transmettre la culture qu’il a façonnée chez Urgo, autour de trois principes clés : entrepreneuriat, excellence et assertivité. Une façon de prolonger l’aventure après avoir passé la main à ses trois enfants. “C’est mon service après-vente, assure-t-il. Cela permet de faire vivre la mémoire de l’entreprise.”
L’histoire d’Hervé Le Lous avec Urgo commence bien avant qu’il n’en prenne les commandes. En 1958, son père Jean, pharmacien à la tête des Laboratoires Fournier à Dijon, crée la marque après avoir lui-même connu, en tant que pharmacien militaire, la pénurie de pansements durant la Seconde Guerre mondiale. Son ambition : développer une industrie française du pansement et rendre ce produit accessible aux particuliers comme aux pharmacies. Une intuition nourrie, selon son fils, par un mélange de “rigueur scientifique” et de “bon sens terrien”, hérité de ses origines modestes bretonnes.
Ancien élève de l’École normale supérieure (ENS), Hervé Le Lous poursuit sa formation pendant cinq ans aux États-Unis, à Stanford et à la Wharton School, avant de revenir en France et d’enseigner une dizaine d’années à l’Essec. Il se tourne ensuite vers l’entrepreneuriat accompagné d’un groupe d’étudiants et fonde les Laboratoires Juva Santé. En 1987, il lance Juvamine et bouscule les habitudes en proposant les premières vitamines en libre accès en grande distribution, jusqu’alors essentiellement vendues en pharmacie. Une première expérience qui précède son retour aux sources familiales. Lorsqu’il prend les rênes d’Urgo à la mort de son père, en 2002, il entend faire changer de dimension à l’entreprise. La marque de pansements devient progressivement un groupe international spécialisé dans le traitement des plaies. “Nous sommes passés de fabricant de pansements à guérisseur de plaies. Ça change absolument tout”, résume celui qui dit avoir “baigné dans le pansement toute [sa] vie”.
Près de 60% du chiffre d’affaires à l’international
Cette nouvelle ambition se traduit d’abord dans les laboratoires. Au début des années 2000, Urgo investit massivement dans le traitement des plaies complexes, un marché sur lequel le groupe arrive après ses concurrents scandinaves et britanniques. Pour rattraper son retard, Hervé Le Lous mise sur l’innovation. UrgoTul, l’une des premières avancées emblématiques de cette période, permet par exemple de retirer un pansement sans arracher les cellules fragiles en cours de cicatrisation. “J’ai fixé un objectif très simple à nos équipes : fabriquer les meilleurs pansements au monde pour chaque type de plaie”, se souvient-il. Une ambition qui nourrira une quinzaine d’années de recherche et contribuera à l’essor du groupe hors de France. À partir des années 2010, Urgo accélère son implantation à l’étranger, notamment à coups d’acquisitions. Aujourd’hui, l’international représente 60% de son chiffre d’affaires.
Mais l’innovation ne suffit pas, selon Hervé Le Lous, à expliquer le succès d’Urgo. Il attribue aussi une part de cette réussite à “mille petits détails et attentions de tous les jours” et à une méthode de management dont il a fait l’un de ses chevaux de bataille : l’assertivité. Celle-ci consiste à “énoncer les faits sans jugement et exposer ses droits tout en respectant ceux d’autrui”, précise-t-il. Découverte lors de ses années aux Etats-Unis, notamment grâce à son épouse psychologue, elle consiste à “faire respecter ses droits en respectant ceux d’autrui”. Écouter avant de parler, savoir dire non, exprimer clairement ses besoins sans agressivité : chez Urgo, ces principes font aujourd’hui l’objet de formations, notamment auprès des managers. Une approche qui n’exclut pas l’exigence. “Ça ne veut pas dire être Bisounours”, prévient-il. Pour l’ex-dirigeant, le bon manager doit trouver l’équilibre entre l’autoritarisme du “sergent-chef” et la proximité excessive du “copain de bistrot”. Une philosophie qu’il partage désormais avec ses centaines de milliers d’abonnés sur Instagram.
Reste une dernière transmission, sans doute la plus intime : celle à ses trois fils. Hervé Le Lous dit l’avoir préparée pendant cinq ans, jusqu’à leur passer le relais en 2019. Depuis, Briac, Tristan et Guirec se succèdent à la tête d’Urgo selon un système de présidence tournante tous les trois ans. Une organisation qui permet à chacun de donner une nouvelle impulsion tout en préservant la stabilité du groupe. Hervé Le Lous assume, lui, d’avoir passé la main à une génération mieux armée pour affronter les bouleversements technologiques en cours. “Je suis un boomer, j’ai encore les réflexes du XXe siècle”, sourit-il. Ses fils, eux, sont “nés avec une souris dans la main” et peuvent apporter à Urgo ce “souffle indispensable du XXIe siècle”. À eux, désormais, d’écrire la suite de l’histoire familiale.