Johannes Gutenberg : la révolution du savoir.

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Johannes Gutenberg (v.1397/1406-1468) n’a pas inventé l’imprimerie. Et pourtant, il a changé le monde. Sa réussite tient à une innovation de rupture, faisant basculer le livre de l’artisanat vers une logique quasi industrielle. Il a bouleversé tout un marché mais sans capter la valeur qu’il avait créée. À court d’argent, poursuivi par ses créanciers, il perd le contrôle de son entreprise. Comment peut-on réussir une innovation révolutionnaire et échouer à en faire une réussite entrepreneuriale ?

Par Anne Vermès et Yann Harlaut, , du cabinet de conseil Traits d’Unions

Innover, c’est d’abord savoir combiner

Johannes Gutenberg (de son nom allemand Johannes Gensfleisch zur Laden zum Gutenberg) est né à Mayence aux alentours de 1400. Il grandit sur un carrefour commercial dynamique au bord du Rhin, favorable aux échanges, aux innovations et aux investissements. Son père, un orfèvre aisé et marchand d’étoffes, l’initie à la ciselure et à la maîtrise des alliages. Curieux et ouvert au monde, Gutenberg prend conscience d’un marché porteur : l’écrit.

La demande de livres est forte du fait du développement de l’éducation, de la croissance du lectorat, de l’ouverture de nombreuses écoles, bibliothèques et universités. Mais un manuscrit exige souvent plus d’une année de travail à un copiste. Il coûte cher et reste réservé à quelques lecteurs fortunés. Certes, l’impression mécanique existe déjà, notamment en Chine et en Corée. En Europe même, la gravure sur bois permet de reproduire des images. Mais son usage reste compliqué et limité.

Gutenberg commence à réaliser ses premières recherches et benchmarks à Strasbourg, alors grand centre commercial et intellectuel européen. Il y mène de nombreuses expérimentations et apporte à chaque difficulté une solution technique. Il synthétise et combine ainsi plusieurs innovations : poinçon, matrice, fonte de caractères réguliers, encre grasse, composition du texte et pression mécanique. Revenu à Mayence en 1448, Gutenberg persuade l’homme d’affaires Johann Fust d’investir d’importants capitaux dans une presse. Le contrat prévoit une hypothèque sur l’outil de production et 6 % d’intérêt par an. Reste à trouver un produit suffisamment rémunérateur pour répondre à cette contrainte économique.

Une organisation méthodique pour réduire les coûts et maximiser la qualité

En analysant le marché, le seul livre susceptible de connaître un succès immédiat est la Bible, plus particulièrement la Vulgate en latin de saint Jérôme. D’ordinaire, ce livre demande environ trois ans de travail à un moine copiste. Pour imposer son invention, Gutenberg veut parfaitement imiter ce type de livres manuscrits. Le résultat final doit se composer de 643 folios formant deux volumes pour un total de 1286 pages, 42 lignes par page, 290 caractères typographiques différents et 3,3 millions de signes placés rigoureusement. Sa réalisation va demander deux ans de labeur à une équipe de 20 personnes.

Entre-temps, il faut bien faire tourner la boutique. L’atelier Gutenberg imprime de modestes documents, des poèmes, la grammaire latine de Donat, des indulgences, etc. Tous ces petits travaux permettent d’expérimenter toutes les innovations nécessaires à l’œuvre majeure. Dans l’atelier, une succession d’opérations spécialisées et coordonnées s’instaure : composition, impression, séchage. Le compositeur assemble les caractères pour constituer les mots, les lignes, les paragraphes et les pages. La forme est ensuite encrée et placée sous presse. La feuille imprimée est séchée, puis retournée pour imprimer son verso. Les caractères sont enfin démontés et rangés afin d’être réutilisés. Cet outil productif reconfigurable et ces opérations standardisées préfigurent une véritable logique industrielle.

La Bible de Gutenberg paraît en 1455 avec un tirage initial d’environ 180 exemplaires. Les chroniqueurs saluent la qualité remarquable de l’œuvre accomplie mais le succès commercial est insuffisant. Les frais de recherche et développement écrasent la société et le lien de confiance avec le prêteur-associé est rompu. Le banquier Johann Fust, qui a investi plus de 1 600 florins dans l’entreprise, est furieux contre Gutenberg, dont le business plan s’est révélé trop optimiste. Incapable de payer les intérêts, l’affaire est portée en justice. L’entrepreneur perd la quasi-totalité de ses actifs. Le créancier reprend l’atelier d’imprimerie, toutes les innovations techniques et réoriente la production vers des éditions de moindre ampleur, plus faciles à vendre. Les associés Johann Fust et Peter Schoeffer rendent rapidement rentable l’entreprise mais sans son fondateur.

 

Le paradoxe Gutenberg, quand l’innovation échappe à son inventeur

Insolvable, Gutenberg tente de se relancer. Il participe à Bamberg à une nouvelle édition de la Bible. Tandis que toutes ses innovations se diffusent à l’échelle européenne, il vit très modestement. Vers la fin de sa vie, il reçoit toutefois une rente de l’archevêque de Mayence, une reconnaissance bien tardive… Gutenberg décède dans un quasi-anonymat en 1468. Son destin personnel est à cet égard presque ironique. L’homme connaît les difficultés financières et ne tire pas pleinement profit de son invention, tandis que le système qu’il a contribué à créer lui survit et se propage.

Pendant une quinzaine d’années, les innovations de Gutenberg restent relativement secrètes autour de Mayence. Le siège militaire de la ville en 1462 disperse les anciens compagnons de Gutenberg et accélère l’expansion du procédé. Les ateliers s’implantent là où se trouvent les lecteurs. Les imprimeurs voyagent, transportent leurs compétences et cherchent de nouveaux débouchés. Entre 1465 et 1475, près de 60 nouvelles villes accueillent un atelier. Autour de 1 500, 240 à 270 villes possèdent une presse d’imprimerie. L’Italie représente alors 40 % des incunables[1], l’Allemagne 31 %, la France 16 % et les anciens Pays-Bas 9 %.

Si l’Église constitue d’abord le premier client, le savoir maintenant accessible et abordable n’est plus réservé aux clercs. À la fin du XVe siècle, 10 000 à 15 000 textes différents auraient été imprimés ; au XVIe siècle, le total dépasse les 150 000 titres. L’accès plus facile à la connaissance développe le partage des idées, l’esprit critique et, avec lui, l’humanisme. L’imprimerie de Gutenberg constitue un puissant accélérateur de la Renaissance en Europe. Elle transforme des innovations techniques en révolution intellectuelle permettant aux informations, aux connaissances et aux idées de circuler à une échelle et à une vitesse sans commune mesure avec les anciennes techniques. Malgré la pression financière et l’échec commercial, Gutenberg a su conserver son cap tout en ajustant sans cesse la route pour l’atteindre. Il a toutefois fait naufrage, mais c’est dans son sillage que d’autres ont réussi !

 

 

Les conseils et questionnements de l’entrepreneur Gutenberg

À travers l’aventure de l’imprimerie à caractères mobiles, Gutenberg incarne une forme singulièrement moderne d’entrepreneuriat. Il étudie, conceptualise, expérimente, capitalise, fait financer, prend des risques et s’oppose finalement à son associé et bailleur de fonds. Son innovation de rupture a perduré mais sans lui, transformant durablement le monde. À l’aube du développement et de l’implémentation des IA, son parcours offre plusieurs enseignements.

 

1er conseil. Oser remettre en question un marché

Au temps de Gutenberg, produire un livre est une entreprise manuelle longue et coûteuse. Gutenberg ne cherche pas simplement à perfectionner cette méthode, il la repense totalement. Son intuition consiste à décomposer la page en éléments réutilisables. Grâce aux caractères métalliques mobiles, une même lettre peut servir à composer successivement une multitude de textes. Pour cela, il combine plusieurs techniques existantes. Gutenberg nous rappelle qu’innover ne signifie pas nécessairement tout inventer. L’innovation naît souvent de la capacité à regarder autrement ce qui existe déjà, à rapprocher des techniques jusqu’alors séparées et à imaginer un nouveau système.

 

2e conseil. Accepter que l’innovation exige du temps, des essais et des échecs

L’imprimerie de Gutenberg n’apparaît pas soudainement sous sa forme définitive. Elle est le résultat d’années d’expérimentations, de tâtonnements, d’ajustements et de difficultés. Avant de parvenir à un système suffisamment fiable pour permettre la reproduction de textes en série, Gutenberg a dû tester différentes solutions, améliorer ses techniques et résoudre de nombreux problèmes pratiques. L’expérimentation suppose d’accepter l’erreur, de corriger, de recommencer et parfois de remettre en cause les solutions que l’on croyait acquises. Pour une organisation comme pour un individu, innover suppose finalement de faire preuve de patience et de prendre le juste temps.

 

3e conseil. Savoir réunir les compétences et les moyens autour d’une vision

Gutenberg n’est pas un inventeur solitaire travaillant à l’écart du monde. Son projet mobilise des compétences multiples, un atelier, des matières premières, des ouvriers qualifiés et, surtout, des capitaux importants. Cette aventure montre qu’une grande idée ne suffit pas. Encore faut-il être capable de réunir autour d’elle les ressources humaines, techniques et financières nécessaires à sa réalisation. L’innovation devient alors une œuvre collective et durable.

[1] Un incunable est un livre imprimé aux tout débuts de l’imprimerie en Europe.