Pierre Le Roy : un Vendée Globe auprès des aidants
Skipper professionnel, ancien météorologue de Météo-France et lui-même proche aidant, Pierre Leroy s’est lancé un défi à la fois sportif et solidaire : prendre le départ du Vendée Globe 2028 et mettre cette formidable caisse de résonance au service des aidants. Plongée dans une aventure où la quête de performance se conjugue avec une ambition : rompre l’isolement des aidants et rendre visibles les solutions qui peuvent les accompagner.
Il y a les défis que l’on choisit et ceux que la vie nous impose. Vous êtes vous-même proche aidant, papa d’une petite fille en situation de handicap. Quel fil relie cette histoire personnelle au Vendée Globe ?
Au départ, je n’avais pas forcément fait le rapprochement. J’avais développé ce projet avec mon équipe et Les Papillons Blancs de Lille, avec lesquels nous avons réfléchi à la manière de lui donner un véritable impact pour les aidants, et pas simplement d’en faire un affichage autour de mon histoire personnelle.
Puis les parallèles nous ont sauté aux yeux. En mer, on est seul face à des conditions parfois très engagées. On n’a pas le choix : il faut avancer, traverser les tempêtes, s’y préparer en amont et s’appuyer sur une équipe pour pouvoir les affronter. C’est une métaphore très proche de ce que vivent les aidants. Pourtant, jusque-là, il s’agissait pour moi de deux parties complètement séparées de ma vie. Le lien entre elles s’est imposé naturellement.
Vous souhaitez notamment lutter contre la solitude des aidants. Comment cette solitude s’installe-t-elle ?
Il faut d’abord préciser que ma situation est particulière : je suis séparé de la maman de ma fille et je ne suis donc pas aidant à 100 % du temps. C’est aussi pour cela que, dans ce projet, je souhaite donner la parole à des aidants confrontés à des situations très différentes de la mienne.
Ce qui revient souvent dans leurs témoignages, c’est que l’on devient aidant progressivement, presque sans s’en apercevoir. Sauf accident brutal de la vie, comme un AVC par exemple, c’est souvent un processus lent. On commence par passer plus régulièrement chez un parent, par prendre davantage en charge un proche… Dans le cas d’un enfant en situation de handicap, au début, c’est un bébé : il paraît simplement normal de s’en occuper.
Puis cela prend de plus en plus de temps et de place. La fatigue s’installe, mais on a la tête dans le guidon. On entre dans une sorte de tunnel sans forcément prendre conscience de la situation particulière dans laquelle on se trouve. On commence aussi à décliner des invitations, à moins voir ses amis, parce qu’on n’a ni le temps ni l’énergie. Petit à petit, l’isolement s’installe.
L’un des objectifs du projet est justement de provoquer cette prise de conscience : entendre quelqu’un raconter son expérience et se dire soudain : « Mais c’est exactement ce que je vis. » Et découvrir que cette personne a trouvé des solutions que l’on ne connaissait pas.
Quelles sont précisément ces solutions que vous souhaitez rendre plus visibles ?
Nous voulons d’abord donner la parole aux aidants, à travers des portraits, des témoignages, des interviews et des situations très diverses. Parce que reconnaître que l’on est soi-même aidant constitue déjà une première étape.
Ensuite, il existe énormément de solutions dont on ignore parfois l’existence. Certaines entreprises mettent par exemple en place davantage de flexibilité, des dons de congés ou des dispositifs spécifiques pour accompagner leurs collaborateurs aidants. Il existe également des services capables d’organiser certains rendez-vous médicaux à votre place, des personnes qui peuvent intervenir à domicile pour prendre le relais, ou encore des lieux permettant de partir en vacances avec la personne aidée tout en bénéficiant d’une prise en charge qui offre des moments de répit.
Des associations et des applications permettent aussi de mieux coordonner les différents intervenants : infirmier, kiné, proches… J’ai moi-même découvert énormément de dispositifs depuis le début de ce projet.
Notre vocation n’est pas de devenir un annuaire des solutions. Le message est plutôt : « Vous n’êtes pas seul. » L’enjeu consiste surtout à sortir du cercle des personnes déjà sensibilisées. Le Vendée Globe peut nous permettre de toucher un public immense, y compris des gens qui ne connaissent rien à l’aidance alors qu’ils vivent peut-être eux-mêmes cette situation ou qu’un membre de leur famille y est confronté. Mon rôle est d’être une courroie de transmission entre ces deux univers.
Avant le Vendée Globe 2028, plusieurs courses doivent jalonner votre parcours. Comment construisez-vous cette aventure ?
L’objectif est de réaliser deux saisons complètes en 2027 et 2028, avec plusieurs courses, dont des transatlantiques, avant le Vendée Globe. Aujourd’hui, je suis dans une phase essentielle : la recherche de sponsors. La course au large est un sport mécanique qui repose sur ce modèle économique. Sans partenaires, le projet ne peut tout simplement pas exister.
Mais ces compétitions ont aussi un intérêt pour notre engagement auprès des aidants. Les courses, les villages et les événements organisés dans différentes régions de France sont autant d’occasions de rencontrer le public et de porter notre message.
Et puis il y a quelque chose d’extrêmement puissant dans la course au large : l’émotion. Un départ ou une arrivée sont des moments incroyables. Quand des personnes vous accompagnent pendant trois ou quatre ans, qu’elles vous voient chercher des financements, travailler, investir du temps, de l’énergie et de l’argent, le jour où vous êtes enfin au départ, tout le monde se dit : « On a réussi. » Ce sont des émotions que l’on partage et dont on se souvient toute sa vie.
Le Vendée Globe donne l’image d’un marin seul autour du monde. Mais derrière cette solitude, il y a donc une aventure profondément collective ?
Complètement. Moi, je suis le marin, mais ce projet n’existerait pas sans une équipe. Aujourd’hui, alors que nous n’avons pas encore suffisamment de sponsors pour véritablement lancer le projet, trois personnes ont déjà investi énormément de leur temps — et donc, d’une certaine manière, de leur argent — parce qu’elles croient à cette aventure.
Seul, je ne serais pas capable d’avoir un projet aussi structuré, de communiquer, de démarcher des partenaires, de construire les contreparties ou de rencontrer autant de personnes. Je ne crois pas que l’on puisse se lancer seul dans une aventure comme celle-là. C’est assez paradoxal : le Vendée Globe est l’une des plus grandes aventures en solitaire qui soient, mais il faut tout un collectif pour permettre à un marin de se retrouver seul au départ.
Vous avez déjà remporté la Mini-Transat et été champion de France. Pour le Vendée Globe 2028, quelle sera votre ambition sportive : participer, terminer ou véritablement jouer une place ?
Ce sera mon premier tour du monde. Le premier objectif est donc de le terminer. Et notamment de passer le cap Horn, qui me fait rêver depuis que je suis enfant. Il y a quelque chose de mythique là-dedans.
Mais je reste avant tout un compétiteur. Je ne suis pas quelqu’un qui enchaîne différents projets d’aventure : ce qui me passionne, c’est la voile de compétition et la course au large. J’aime la performance, comprendre la technique et les réglages du bateau, prendre des décisions stratégiques, travailler avec la météo.
Je ne peux évidemment pas prétendre gagner mon premier Vendée Globe, notamment parce que nous partirons avec un bateau d’occasion. L’ambition sera de faire le tour du monde en exploitant le bateau à 100 % de son potentiel et de bien figurer. Avec un bateau à foils, mon objectif sera d’être dans la première moitié du classement. Et ensuite, pourquoi pas construire une équipe capable de revenir sur un deuxième Vendée Globe avec un bateau permettant de se mesurer aux meilleures équipes.
Vous êtes également ancien prévisionniste de Météo-France. Un météorologue devenu skipper prend-il ses décisions en mer différemment des autres navigateurs ?
En course au large, le terrain de jeu est ouvert : il n’y a pas de route imposée. Choisir sa trajectoire est donc l’un des éléments cruciaux pour terminer devant. Et prévoir les vents peut évidemment constituer un avantage.
Au début de ma carrière de navigateur, cet avantage était assez important parce que les niveaux en météo étaient plus hétérogènes. Sur le Vendée Globe, je serai face à des marins extrêmement performants dans tous les compartiments du jeu, y compris en météo. L’écart se réduit donc considérablement.
Mais j’espère conserver cette petite sensibilité supplémentaire qui, à certains moments, peut permettre de prendre une option différente. Mes plus grandes victoires sont souvent venues d’une décision météo.
J’ai été formé à Météo-France et j’y ai travaillé dix ans comme prévisionniste. J’apporte donc un regard assez scientifique auquel j’ai ajouté mon expérience de compétiteur. D’autres marins ont développé leur expertise météo au fil de milliers d’heures de navigation. Nous arrivons parfois au même résultat par des chemins différents. À ce niveau, tout se joue dans les détails.
Vous dites qu’il faut savoir « prendre des options face à l’incertitude ». Qu’avez-vous appris sur notre capacité à avancer lorsque nous ne maîtrisons pas ce qui va arriver ?
Je me suis rendu compte que mon caractère correspondait assez bien à la course au large : il faut prendre des décisions alors même que l’avenir est incertain, et accepter le stress associé.
Avant cela, comme prévisionniste à Météo-France, j’avais déjà travaillé sur des événements à forts enjeux, notamment Roland-Garros ou l’US Open. L’expérience m’a appris à fonctionner dans cette incertitude.
Dans ma vie personnelle, face au handicap de ma fille, la situation est différente. Nous ne savons pas exactement ce qu’elle a ni comment les choses évolueront. Il ne s’agit pas forcément de prendre une décision, mais d’accepter l’incertitude de l’avenir.
Avec le temps, j’ai appris à me détacher assez vite des choses sur lesquelles je n’ai aucune prise. Cela ne signifie pas que l’incertitude n’est pas angoissante, mais j’essaie de me concentrer sur ce que je maîtrise.
J’ai aussi appris à raisonner différemment. Face à une décision incertaine, notre premier réflexe est souvent d’évaluer immédiatement les risques de chaque option. Or la première question devrait être : puis-je réduire cette incertitude ? Puis-je obtenir davantage de données, prendre un temps d’analyse supplémentaire, mieux comprendre le phénomène ? Il faut d’abord réduire au maximum la part d’inconnu. Ensuite seulement, il faut accepter qu’il en restera toujours une et décider malgré elle.
People at Work est notamment lu par des dirigeants et des décideurs. Que leur dites-vous pour les convaincre de rejoindre cette aventure ?
Je leur dirais d’abord que ce projet leur ouvre la porte d’un événement exceptionnel, suivi par des millions de Français, et qu’il peut créer une aventure extrêmement fédératrice au sein de leur entreprise.
Le sponsoring dans la course au large ne consiste pas simplement à mettre un logo sur un bateau. Une question essentielle pour les dirigeants est aujourd’hui : comment faire pour que toute mon entreprise se sente davantage engagée et ait le sentiment d’appartenir à un même collectif ? Vivre ensemble une aventure comme celle-ci et partager des émotions très fortes peut y contribuer.
Il existe aussi une dimension business. On peut inviter des clients ou des prospects sur les villages de départ, les faire naviguer, leur proposer des expériences qu’ils n’ont jamais vécues. Un client qui est déjà allé vingt fois dans une loge voir un match de football peut vivre ici quelque chose de totalement nouveau, dont il se souviendra longtemps.
Enfin, c’est évidemment une formidable opération de communication, associée dans notre cas à une cause qui peut toucher toutes les familles. Je n’ai pas encore de bateau, je n’ai pas encore commencé les courses, et pourtant je reçois déjà régulièrement des messages de personnes qui me remercient de porter ce sujet.
C’est cette histoire que je propose aux entreprises de construire avec nous : une aventure sportive, collective et humaine qui, jusqu’au départ du Vendée Globe 2028, peut embarquer leurs collaborateurs, leurs clients et un très large public.