Frédéric Mazzella, Fondateur de BlaBlaCar, Dift et Fred24

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Fondateur de BlaBlaCar et de Dift, Frédéric Mazzella n’en a pas fini avec l’entrepreneuriat. Avec Fred24, développé avec la start-up française Miria, il a créé une IA nourrie de vingt années de décisions et d’expérience entrepreneuriale. Dans le même temps, il s’essaie au roman avec Robot 1er, imagine de nouveaux formats de dialogue entre humains et IA et lance un Prix des Citations. Rencontre avec un entrepreneur qui revendique plus que jamais son statut d’« électron libre ».

Par Anne-Cécile Huprelle

Vous disiez récemment qu’il fallait recréer en France un état d’esprit favorable à l’entrepreneuriat, retrouver l’envie de travailler, d’investir et de prendre des risques. Qu’est-ce qui s’est grippé ?

Je pense que c’est une responsabilité collective. Il y a un manque de pragmatisme sur une chose pourtant assez simple : ce qui crée de la valeur, c’est l’innovation, le progrès et le travail. Or, parfois, dans les médias comme dans le discours politique, certaines choses pourraient laisser penser qu’on n’aime pas les entreprises.

Les médias montrent beaucoup ce qui ne va pas dans le monde du travail. C’est logique : une manifestation, c’est visuel, cela produit des images. Mais imaginez une jeunesse qui grandit avec, comme principale représentation du travail, des gens qui manifestent parce qu’ils ne sont pas contents. Cela produit de la prescription négative. Évidemment qu’il existe des problèmes dans les entreprises et qu’il faut les corriger. Mais il existe aussi des millions de gens heureux dans leur travail, et ceux-là sont silencieux. Pourquoi ne pas davantage montrer ce qui fonctionne, pour donner envie aux jeunes d’aller travailler et d’entreprendre ?

Du côté des pouvoirs publics, il y a aussi cette tendance à parler des entreprises d’abord pour les taxer. Puis, lorsqu’on leur restitue une partie de ce qui a été prélevé, on parle « d’aides aux entreprises ». Mais toute la valeur qui permet ensuite de financer le pays trouve son origine dans l’activité économique. Globalement, nous n’avons pas suffisamment intégré l’idée qu’il faut soutenir au maximum ceux qui innovent et créent de la valeur.

 

Avec Fred24, vous avez décidé de mettre vingt ans de votre expérience entrepreneuriale dans une intelligence artificielle. D’où est venue l’idée ?

D’un problème très concret : je reçois énormément de demandes d’entrepreneurs qui souhaitent prendre un café avec moi, me présenter leur activité et recueillir mon avis. J’avais déjà écrit un livre en pensant que cela réduirait le nombre de sollicitations. Cela a produit l’effet inverse : les gens lisaient le livre et avaient ensuite encore davantage envie d’échanger !

Je me suis donc dit : pourquoi ne pas mettre dans une IA tout ce que j’ai déjà écrit, dit dans des interviews ou partagé au cours de ces années ? Cela permettrait aux entrepreneurs d’interroger cette expérience sans que je sois obligé de répondre individuellement à chacun.

J’ai d’abord travaillé pendant huit ou dix mois avec un développeur sur une première version. Puis je me suis rendu compte que c’était un véritable produit : il fallait pouvoir l’actualiser, intégrer de nouveaux contenus, suivre les évolutions des LLM… J’ai ensuite rencontré les fondateurs de Miria.ai lors d’une soirée tech. Ils sont très jeunes, venaient de terminer leurs études et avaient justement créé une société spécialisée dans les jumeaux numériques. Nous avons commencé à travailler ensemble en mars et Fred24 a été lancé début juillet.

 

Avez-vous testé votre double en lui posant des questions dont vous connaissiez déjà la réponse ?

Oui. Ce n’est pas nécessairement exactement ce que j’aurais répondu, mais ce sont toujours des choses avec lesquelles je suis d’accord.

J’ai eu récemment une expérience assez amusante. Deux entrepreneures sont venues me voir pour parler de leur projet. Nous avons discuté pendant une heure et, à la fin, elles m’ont avoué qu’avant notre rendez-vous elles avaient posé exactement les mêmes questions à Fred24. Elles m’ont montré ses réponses : j’avais répondu la même chose.

Elles avaient notamment un gros projet potentiel avec l’Éducation nationale. Je leur avais conseillé de ne pas tout miser dessus, parce qu’un tel contrat peut mettre dix-huit, vingt-quatre ou trente-six mois à se concrétiser. Une start-up doit entre-temps tester sa solution sur de plus petits projets et commencer à générer des revenus. Fred24 leur avait donné le même conseil. Et c’était le cas sur cinq ou six questions. Cela montre que le système fonctionne à l’échelle.

 

Est-il parfois meilleur que vous ?

Il est surtout beaucoup plus rapide ! En vingt secondes, il peut produire quelque chose que je mettrais un quart d’heure à écrire. Sur le raisonnement, ses réponses me semblent pertinentes. Elles ne sont pas toujours exactement celles que j’aurais formulées, elles peuvent être complémentaires, mais ce n’est jamais quelque chose que je n’aurais pas pu dire.

 

Qu’est-ce que Fred24 ne saura jamais de Frédéric Mazzella ?

Tout ce qui est plus personnel. Les contenus dont il est nourri sont essentiellement professionnels et intellectuels. Je parle très rarement de considérations personnelles et je n’ai pas spécialement envie de le faire.

Qu’en      est-il de votre ton direct et de votre humour ?

Il faudrait qu’on travaille là-dessus, qu’il ose davantage faire des blagues (rires). Cela viendra.

 

Vous avez construit BlaBlaCar autour de la confiance entre des inconnus. Avec Fred24, il faut désormais accorder une forme de confiance à une machine nourrie de l’expérience d’un humain. Est-ce le nouveau grand sujet de l’IA : à qui ou à quoi sommes-nous prêts à faire confiance ?

C’est une vraie question. Mais il ne faut jamais croire au Père Noël. L’IA est une source d’information extrêmement bien informée, qui peut aussi raconter des bêtises — comme n’importe quel humain. Elle n’a ni la science infuse ni l’exactitude absolue. Il faut la considérer comme un point de réflexion additionnel, quelque chose qui enrichit notre propre raisonnement. Il ne faut surtout pas prendre pour argent comptant tout ce qu’elle dit. Il faut vérifier.

 

Cet été, vous êtes aussi devenu romancier avec Robot 1er, qui imagine une IA accédant au sommet de l’État. Quelle idée vouliez-vous explorer ?

Le point de départ est très concret. Lorsque je regarde un débat politique, j’aimerais pouvoir disposer d’un fact-checking en direct. C’est extrêmement frustrant d’entendre deux personnes s’affronter sans savoir ce qui est vrai ou faux. On peut finir par croire quelque chose de faux simplement parce que c’est bien dit, avec du charisme.

Le roman part de là, mais ce n’est pas vraiment un livre sur la technologie. L’IA est un prétexte. J’aurais presque pu mettre un extraterrestre à la tête du pays ! Ce qui m’intéresse, c’est d’introduire un regard extérieur sur notre société. Si quelque chose qui n’est pas humain nous regardait gouverner, quelles décisions jugerait-il rationnelles ou ambitieuses ? Que ferions-nous différemment si nous n’étions pas englués dans nos habitudes ?

Cela me donne un terrain de jeu formidable pour aborder des sujets qui me tiennent à cœur : le contrat social, la confiance, le pouvoir, la liberté, la santé, l’éducation… C’est davantage une réflexion sociologique, philosophique et économique qu’un roman sur la tech.

 

Vous avez utilisé l’intelligence artificielle pour écrire ce roman. Dans l’édition comme dans le journalisme, la question devient presque obsessionnelle : comment savoir si un texte a été écrit par une IA ?

Pour moi, c’est un faux problème. Je m’appuie sur l’IA, mais la version finale n’est pas écrite par elle. Je change les mots, je retravaille, je réagence. C’est un outil qui permet d’accélérer certaines tâches et parfois de suggérer de meilleures formulations.

Elle permet aussi d’éviter les répétitions de mots ou de concepts. Si vous lui donnez un texte en lui demandant une relecture de type éditeur, elle peut vous signaler que vous évoquez deux fois la même idée et qu’il serait plus intelligent de regrouper les passages. Franchement, sur certaines tâches de relecture, elle fait un travail remarquable.

Pourquoi faudrait-il s’en priver ? Ce serait refuser de vivre avec les outils de son époque. J’ai aussi utilisé un ordinateur et Internet pour écrire ce roman ! Ce qui compte, c’est le résultat : est-ce que le texte est intéressant ? Est-ce qu’il nous fait progresser intellectuellement ? Est-ce qu’il remplit son but ?

Et contrairement à ce que certains pourraient imaginer, ce n’est pas l’IA qui a décidé toute seule d’écrire Robot 1er. J’ai construit un scénario d’environ 80 pages, découpé l’ensemble en une quarantaine de chapitres, apporté les sujets, les sources et les informations. Avec Laura, ma collaboratrice, nous rédigeons ensuite les chapitres. Sur tout l’été, j’ai travaillé trois jours sur quatre de 23 heures à 2 heures du matin, parfois également plusieurs heures dans la journée. Un chapitre représente environ quinze heures de travail.

 

Vous avez justement choisi le roman-feuilleton, une forme très XIXe siècle, pour parler d’IA.

Oui, et le roman est aussi une passerelle vers autre chose. Il est suffisamment proche de notre réalité pour permettre d’imaginer des choses qui pourraient presque être mises en œuvre directement.

Je réfléchis par exemple à des « Cogitors », un nouveau type de contenu dans lequel une personnalité réelle pourrait dialoguer avec Robot 1er sur un grand sujet — la dette, par exemple. L’idée serait de créer une interaction entre un humain et une IA qui oblige chacun à préciser sa pensée et à faire émerger de nouveaux arguments. On pourrait imaginer en publier régulièrement, comme un nouveau format éditorial.

 

Après BlaBlaCar, vous avez créé Dift, qui vise à développer le don aux associations. Aujourd’hui Fred24 transmet votre expérience, Robot 1er fait circuler des idées… Il semble y avoir un même fil : transmettre.

Oui. Dift a désormais reversé 30 millions d’euros à environ 300 associations, avec 400 entreprises partenaires et une équipe de douze personnes. C’est un projet qui a un objectif de générosité très clair : envoyer un maximum d’argent vers les associations. Mais c’est vrai que j’ai beaucoup d’idées. Et je n’ai qu’une vie ! Je suis assez pressé de livrer les idées que j’ai en tête, de les faire exister.

 

Vous avez aussi lancé le Prix des Citations. À l’heure où l’IA peut produire des millions de phrases, vous choisissez paradoxalement de récompenser quelques mots prononcés par un humain…

L’idée m’est venue en sortant du musée des Prix Nobel à Stockholm. Je lisais un livre de citations de Prix Nobel et je trouvais cela très inspirant. Je me suis demandé pourquoi il n’existait pas de prix consacré aux citations elles-mêmes.

Et là, j’ai connu ces quelques secondes d’extase de l’entrepreneur qui découvre quelque chose qui n’existe pas ! C’est ce qui me stimule le plus.

Les citations m’accompagnent énormément. J’en ai probablement deux cents en tête et elles m’aident dans de nombreuses situations à prendre des décisions. Ce sont des bulles de pensée extrêmement précieuses. Elles permettent de rapprocher une situation que l’on vit d’une pensée formulée par quelqu’un d’autre et, parfois, de trouver une direction.

Nous avons donc lancé une première édition avec l’ambition de privilégier des citations contemporaines. Cela crée aussi une sorte de photographie de notre époque. C’est un nouvel objet culturel que l’on lâche dans la nature et qui, je l’espère, fait réfléchir.

 

BlaBlaCar est entré dans la culture collective. Dift, Fred24, Robot 1er, le Prix des Citations… Votre terrain de jeu devient difficile à résumer. Comment vous définissez-vous aujourd’hui ?

C’est vrai que cela peut devenir difficilement lisible ! J’ai reçu beaucoup de prix avec BlaBlaCar, avec Dift ou à titre personnel. Mais il n’y en a qu’un dans lequel je me sois vraiment reconnu : un jour, j’ai reçu le prix de « l’électron libre ». Je me suis dit : voilà, celui-là me correspond. J’ai aujourd’hui la possibilité, les capacités, l’âge, l’énergie et la créativité pour faire exister ce genre de projets. Et je me répète simplement : je n’ai qu’une vie, donc je les fais.