Éric Salobir, Prêtre dominicain, Président de la Human Technology Foundation

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L’intelligence artificielle va-t-elle bouleverser nos métiers jusqu’à menacer notre place dans le monde du travail ? Et que dit cette révolution de notre conception même de l’être humain ? Prêtre dominicain et consulteur auprès du Saint-Siège, Eric Salobir préside la Human Technology Foundation qui a lancé une vaste coalition consacrée à l’IA agentique et au travail.  Il appelle entreprises et pouvoirs publics à anticiper dès maintenant les transformations à venir.

Par Anne-Cécile Huprelle

Au début de l’été, je vous avais entendu dire que vous ne croyiez pas à une « job apocalypse », à une disparition massive des emplois provoquée par l’IA. Depuis, le discours s’est encore radicalisé : certains vont jusqu’à évoquer une menace existentielle, presque une « apocalypse humaine ». Quel est votre sentiment face à cette surenchère ?

Il faut distinguer deux risques. Le premier concerne la maîtrise et le contrôle de ces systèmes. Avec l’IA générative, et plus encore avec l’IA agentique, on n’assigne plus seulement à une machine une succession de tâches : on lui assigne un objectif et le système trouve lui-même les moyens de l’atteindre. Nous ne sommes donc plus dans un fonctionnement strictement déterministe.

Cela peut conduire à des comportements que nous n’avions pas anticipés. Je ne crois pas, dans l’état actuel de la technologie, à une intelligence au sens humain qui développerait une personnalité et déciderait d’éradiquer l’humanité. En revanche, une machine qui, pour atteindre son objectif, prend une mauvaise décision susceptible d’avoir des conséquences matérielles graves, c’est un risque réel.

Le second risque tient aux usages. Nous avons déjà publié à la Human Technology Foundation des travaux montrant qu’il fallait privilégier une logique d’empowerment, c’est-à-dire utiliser l’IA pour augmenter les capacités des équipes plutôt que pour les remplacer. L’enjeu devrait être de créer davantage de valeur, et non simplement de maintenir un chiffre d’affaires constant en réduisant les coûts.

Mais cette logique fonctionne surtout dans des marchés en croissance. Dans un secteur extrêmement concurrentiel, à faible marge et où le nombre de clients ne peut pas doubler, si l’IA permet de diviser par deux le temps nécessaire à une activité, la tentation de réduire les coûts sera évidemment forte.

Le problème du mot « apocalypse », c’est finalement qu’il rend le scénario tellement énorme qu’il finit par masquer les véritables enjeux. Or l’IA peut avoir des effets très réels sur l’organisation du travail, la qualité de vie au travail, la performance des collaborateurs et, bien sûr, l’emploi.

 

Vous rappelez souvent que la technologie n’est jamais neutre. Or les discours autour de l’IA semblent entretenir une fascination pour le pire. Cette peur est-elle simplement le produit de la technologie elle-même ou est-elle, d’une certaine manière, fabriquée ? Et à qui profite-t-elle ?

Une partie de cette peur est naturelle. Toutes les grandes ruptures technologiques ont suscité des inquiétudes. Lorsque les chemins de fer ont commencé à atteindre des vitesses importantes, certaines personnalités tout à fait sérieuses estimaient que le corps humain ne pourrait pas les supporter. Lors de l’apparition de l’automobile en Grande-Bretagne, une loi imposait qu’un homme marche devant le véhicule en agitant un drapeau rouge. Les éleveurs de chevaux, dont l’activité était directement menacée, avaient évidemment intérêt à freiner cette évolution.

Avec l’IA, il existe donc une peur légitime face à une technologie extrêmement puissante et transformative. Mais il existe aussi des intérêts économiques. Pour une entreprise technologique, expliquer que son produit est extraordinairement puissant peut attirer les investisseurs. En même temps, c’est une arme à double tranchant : si vous expliquez que votre produit pourrait provoquer une catastrophe, vous attirez également l’attention des régulateurs et des autorités financières.

Il faut aussi regarder le modèle économique actuel. La course à la performance consomme énormément de ressources et les modèles les plus puissants ne sont pas nécessairement rentables aujourd’hui. Il existe peut-être chez certains acteurs une volonté de ralentir cette course, ou au moins de la rationaliser.

Mais aucun concurrent ne peut véritablement ralentir seul. L’IA possède également des applications militaires et stratégiques considérables. Dans la compétition entre les États-Unis et la Chine, personne ne veut prendre le risque de perdre son avance. C’est un peu la même difficulté qu’avec les systèmes d’armes létales autonomes : beaucoup préféreraient qu’elles n’existent pas, mais personne ne veut y renoncer si l’adversaire continue de les développer.

 

 

L’une des actualités de la Human Technology Foundation est justement le lancement d’une vaste coalition sur l’IA agentique et le travail. Pourquoi avoir choisi de travailler spécifiquement sur cette technologie ? Qu’est-ce qu’elle change dans notre manière de travailler ?

L’IA générative telle que nous l’avons connue jusqu’à présent est extrêmement puissante, mais elle suppose encore que l’utilisateur s’en saisisse. Ceux qui savent très bien l’utiliser peuvent gagner énormément de temps. Or ce temps gagné est aujourd’hui difficile à quantifier et surtout très inégalement réparti.

Dans beaucoup d’entreprises, cette première phase s’est plutôt bien passée : certains collaborateurs ont utilisé ce temps pour mieux travailler, se former, rencontrer des collègues ou simplement retrouver un peu de souplesse dans leur journée.

Mais, du point de vue de l’entreprise, la question du retour sur investissement commence à se poser. Certaines grandes entreprises dépensent des sommes considérables en tokens sans être toujours capables de mesurer précisément ce que cela leur rapporte.

L’IA agentique change profondément la donne parce qu’elle permet d’automatiser des processus entiers : le traitement de factures, certaines opérations de conformité, la réécriture ou la comparaison de contrats, la qualification de prospects, la recherche d’informations, certaines activités de suivi client…

À partir de ce moment-là, l’utilisation de l’IA devient beaucoup plus top-down. C’est la direction qui décide des activités qu’elle souhaite automatiser. Et cela pose directement la question du nombre de personnes nécessaires pour effectuer certaines tâches.

 

Que faudrait-il mettre en place dès aujourd’hui pour ne pas découvrir les conséquences sociales de cette transformation une fois qu’elles seront déjà là ?

Le mot clé est l’anticipation.

Notre coalition rassemble aujourd’hui plus d’une trentaine d’entreprises qui veulent justement essayer d’anticiper ces transformations. Il faut identifier le plus tôt possible ce qui est automatisable, distinguer ce qui transformera simplement un métier de ce qui diminuera réellement le volume de travail nécessaire, puis réfléchir aux parcours professionnels.

Nous devons probablement cesser de vouloir protéger à tout prix les emplois pour davantage protéger l’employabilité des collaborateurs.

Prenons quelqu’un qui travaille dans la comptabilité. S’il lui reste vingt ou trente années de carrière, il faut pouvoir lui dire : votre métier va probablement évoluer très fortement, mais les compétences que vous avez développées — la rigueur, la maîtrise des chiffres, la minutie, la capacité à travailler avec la donnée — peuvent être transférées vers d’autres fonctions.

Il faut ensuite construire les formations permettant ces transitions. Ce n’est pas suffisant de dire à quelqu’un : « Vous pourriez exercer tel métier. » Encore faut-il lui permettre d’acquérir les compétences nécessaires pour y parvenir.

La responsabilité est donc partagée : le collaborateur doit accepter de se mettre en mouvement, mais l’entreprise doit créer les conditions de cette évolution.

 

 

N’est-ce pas justement l’un des angles morts actuels : le dialogue social autour de l’intelligence artificielle ?

La difficulté est réelle. Normalement, le dialogue social se construit sur des éléments que l’on connaît relativement bien. Avec l’IA, nous découvrons encore le potentiel d’une technologie qui évolue de semestre en semestre.

Si vous m’aviez posé certaines de ces questions il y a un an, je vous aurais répondu que l’automatisation restait très partielle. Depuis, nous avons vu apparaître des capacités d’automatisation extrêmement importantes dans certains métiers, notamment dans l’IT et le développement informatique.

Une direction peut donc parfaitement répondre aujourd’hui : « Nous ne savons pas encore. » Et ce n’est pas nécessairement une façon d’éviter la question : parfois, l’information n’existe tout simplement pas encore.

Cela implique d’inventer un dialogue social beaucoup plus régulier, évolutif, tout en évitant d’entretenir une angoisse permanente.

Surtout, il faut travailler avec ceux qui font réellement le travail. Il existe souvent une différence considérable entre le travail prescrit et le travail réel. Si l’on veut comprendre ce qui peut être automatisé, il faut aller regarder ce que les personnes font concrètement.

Et derrière cela se pose une question plus profonde : celle du contrat social.

Certains des métiers aujourd’hui touchés par l’IA sont ce que j’appellerais des métiers « statutaires ».  Dire à quelqu’un qui possède quinze ou vingt ans d’expérience qu’il doit reprendre des études et changer de métier est donc loin d’être anodin.  Nous devons créer de la fluidité, mais aussi de l’appétence pour ces transformations. Il y a un véritable travail d’accompagnement psychologique à mener.

 

 

Qui doit alors porter cette responsabilité : l’individu, l’entreprise ou l’État ?

Il faut trouver le bon niveau.

Faire reposer toute la responsabilité sur l’individu, comme cela peut être davantage le cas aux États-Unis, me paraît excessif. Demander à chaque salarié de surveiller constamment le marché pour savoir si son métier risque de disparaître dans deux ans est extrêmement anxiogène.

À l’inverse, imaginer que l’État ou France Travail puisse organiser entièrement ces transformations reviendrait presque à penser l’économie de manière planifiée.

L’entreprise constitue donc probablement un bon niveau intermédiaire. Mais même une entreprise seule a du mal à disposer d’une vision à 360 degrés. C’est précisément l’intérêt d’une coalition réunissant plusieurs secteurs : partager les expériences, identifier les métiers qui évoluent, les difficultés rencontrées et les bonnes pratiques.

 

Léon XIV a placé son pontificat sous le signe des bouleversements provoqués par une nouvelle révolution industrielle et de la défense de la dignité humaine. Mais que signifie concrètement la « dignité humaine » face à l’intelligence artificielle ?

D’abord, dans une société obsédée par la performance, rappeler que la dignité humaine précède la performance et qu’elle est inaliénable. Certains collaborateurs sont plus performants que d’autres, certains évoluent davantage, certains possèdent des compétences différentes. Mais tous ont une égale dignité. Celle-ci n’évolue ni avec la position hiérarchique ni avec la capacité d’adaptation.

Avec l’IA agentique, cette question devient très concrète : est-ce à l’être humain de se couler dans le processus et le rythme de la machine ? Ou est-ce à la machine de se mettre au service de l’humain, de démultiplier ses capacités tout en lui laissant la maîtrise ?

 

Vous dites qu’il faut peut-être envisager l’IA comme quelque chose qui se situe à mi-chemin entre le simple outil et l’interlocuteur..

Les IA conversationnelles ne sont plus tout à fait des outils comme Excel ou SAP : nous leur parlons et elles nous répondent. Mais il faut se méfier du piège de l’anthropomorphisation. C’est une tendance très humaine : enfants, nous parlions à nos peluches ; aujourd’hui, nous parlons à une IA qui, en plus, nous répond.

Le risque est de commencer progressivement à lui déléguer notre faculté de choix. Ce qui est en jeu, c’est ce que l’anglais appelle l’agency : notre capacité à prendre en main notre propre vie.

Imaginez un assistant capable d’organiser vos vacances, de gérer votre agenda ou de vous rappeler l’anniversaire d’un proche. À quel moment finit-on par lui abandonner une partie de l’organisation de notre existence ? Nous voulons être libres, mais la liberté suppose de choisir, d’arbitrer, parfois de prendre des décisions difficiles. Or nous sommes aussi naturellement tentés de nous débarrasser de cette charge mentale.

 

Peut-on justement programmer les IA différemment, avec d’autres valeurs et d’autres finalités ?

Bien sûr, mais cela ne suffit pas. Le problème n’est pas seulement ce que la technologie nous permet de faire : c’est ce que nous décidons collectivement d’en faire.

Le vivant cherche naturellement à économiser son énergie. L’IA va nous offrir beaucoup plus d’occasions de nous mettre en « économie d’énergie ».

La véritable question est donc politique, au sens noble du terme : quel projet de société voulons-nous construire ?

Avec l’IA agentique et la transformation du travail qui se profile, nous devons probablement repenser une nouvelle version de notre contrat social : la place du travail, la rémunération, les formes d’engagement, la relation entre l’entreprise et le collaborateur…

Allons-nous vers une société de freelances ? Que deviendra le temps libéré par l’automatisation ? Comment sera répartie la valeur créée ?

Soit nous mettons de l’intentionnalité dans ces choix et nous décidons collectivement de la société que nous voulons. Soit nous nous contentons de réagir à mesure que les technologies apparaissent, en essayant simplement d’en limiter les effets négatifs.

Dans ce second scénario, nous risquons d’aboutir à une société que personne n’aura réellement choisie.

 

L’Europe est régulièrement présentée comme étant « en retard » dans la course mondiale à l’IA. Ce retard pourrait-il paradoxalement devenir une longueur d’avance lorsqu’il s’agira de penser une IA plus éthique et plus humaine ?

C’est complexe. L’Europe possède des spécificités extrêmement positives : une attention à l’humain, une culture éthique, une dimension sociale importante.

Mais elle a aussi ses travers. L’Union européenne s’est historiquement construite comme un marché et a parfois tendance à penser ses citoyens avant tout comme des consommateurs qu’il faut protéger. Or nous sommes aussi des entrepreneurs, des investisseurs, des salariés.

Le risque serait donc que le modèle européen devienne uniquement un modèle défensif, fondé sur la protection et la réglementation, avec des coûts de conformité extrêmement lourds. Une grande entreprise peut les absorber ; pour une PME, c’est beaucoup plus compliqué.

Mais je vois également émerger en Europe des modèles intéressants. Au départ, beaucoup d’entreprises européennes ont essayé de reproduire le modèle américain en développant de très grands modèles. Elles se sont rapidement aperçues que cela nécessitait des milliards d’euros.

Certaines se tournent désormais vers des modèles plus petits, plus frugaux, pouvant fonctionner directement sur un ordinateur ou un téléphone. C’est intéressant pour l’environnement, pour la protection des données et pour l’adaptation aux besoins spécifiques des utilisateurs.

Peut-être allons-nous aussi découvrir que celui qui sera en haut de la chaîne de valeur ne sera pas nécessairement celui qui possède le plus grand modèle, mais celui qui maîtrise la relation avec l’utilisateur.

Si des entreprises européennes parviennent à proposer des modèles efficaces, moins coûteux, moins énergivores et davantage conformes aux valeurs européennes, elles pourraient effectivement tirer leur épingle du jeu.

 

 

En quoi votre foi et les Évangiles vous aident-ils à regarder cette révolution technologique sans céder ni à la fascination ni à la peur ?

La foi en Dieu, pour un chrétien, est aussi une foi dans l’être humain créé à l’image de Dieu.

Si nous croyons en un Dieu créateur, il est assez naturel que l’être humain soit lui-même inventif et créateur. J’ai donc une vraie confiance dans l’humanité. Elle est capable de dérapages mais elle est aussi capable d’une générosité extraordinaire et d’une formidable faculté à se réinventer.

L’IA n’est d’ailleurs pas seulement une révolution industrielle. C’est aussi une révolution épistémologique : elle transforme notre manière d’être au monde, notre relation à la connaissance et notre capacité à comprendre les choses.

Dans la Bible, le travail est profondément ambivalent. Après le péché originel, il y a le labeur : « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Mais dans la doctrine sociale de l’Église, le travail est également un lieu de dignité et d’épanouissement.

Nous pouvons chercher de grands principes dans les Évangiles : l’attention à l’autre, à l’humain, à soi-même.

Prenons quelque chose d’aussi banal qu’un mail. Avec une IA, je peux transformer trois idées en un texte de trois pages et gagner du temps. Mais celui qui le reçoit va devoir consacrer du temps à retrouver ces trois idées au milieu de trois pages — à moins qu’il utilise à son tour une IA pour les résumer.

La bonne question n’est donc pas seulement : « Combien de temps l’IA me fait-elle gagner ? » C’est aussi : « Dans quelle disposition est-ce que je place celui ou celle qui va recevoir ce que je produis ? »

Cette attention à l’autre sera, je crois, capitale.