THALES : Une IA sous contrôle pour transformer les métiers

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Chez Thales, l’IA n’est plus une promesse d’avenir mais une réalité solidement ancrée au cœur des métiers et des processus opérationnels. Pour comprendre cette transformation de grande ampleur, Juliette Mattioli, Thales Artificial Intelligence Fellow et VP, et Benoît Huyot, AI Design Authority de la cortAIx Factory (l’usine technologique du groupe dédiée à l’industrialisation et à la qualification de solutions d’IA sécurisées et cybersécurisées), décryptent les choix technologiques fondateurs, les cas d’usage concrets et les perspectives d’évolution du groupe.

Par Morgane Huby

Pourquoi Thales a-t-il fait le choix de développer sa propre IA, notamment avec ThalesGPT ?

Notre approche repose sur trois piliers indissociables : l’innovation maîtrisée, la sécurité absolue et l’éthique intégrée. Pour répondre avec précision aux exigences de nos différents métiers tout en garantissant un niveau de protection optimal, nous avons développé des solutions sur mesure : Reverso pour des traductions hautement sécurisées et DocInsight pour offrir un accès intelligent à nos fonds documentaires via un chatbot IA.

Face aux limites des modèles grand public, nous avons conçu ThalesGPT, une solution souveraine encapsulée dans une infrastructure interne. Nous avons mis en place plusieurs couches de protection robustes : nos modèles tournent sur nos propres infrastructures, limitant toute exposition à des tiers, des filtres bloquent les contenus non conformes à notre charte éthique ou aux règles du groupe, chaque utilisateur accède à l’outil via un système sécurisé garantissant traçabilité et intégration fluide. Cet outil s’inscrit pleinement dans notre démarche éthique et notre charte numérique adoptée dès 2022.

Concrètement, quels sont aujourd’hui les principaux usages de cette IA maison chez Thales ?

Pour nous, l’IA constitue un levier stratégique transversal intégré à l’ensemble de nos processus pour innover, optimiser et automatiser.

  • Recherche et innovation : notre accélérateur cortAIx, qui mobilise 800 experts, permet d’intégrer des modèles avancés directement dans nos produits pour renforcer leur performance.
  • Ingénierie : l’IA améliore la rigueur des processus en automatisant le suivi des exigences, en réduisant les erreurs de test et en générant la documentation, libérant les ingénieurs pour des missions à plus forte valeur ajoutée.
  • Industrie : en analysant des données en temps réel avec des compétences métiers, elle optimise la gestion des ressources et des chaînes de production, anticipe les besoins, ajuste les flux et détecte les anomalies.
  • Maintenance opérationnelle : elle prédit les pannes et planifie les interventions, réduisant drastiquement les temps d’arrêt pour nos clients.
  • Fonctions support : le juridique, les RH ou les achats bénéficient d’outils comme DocInsight, Reverso ou ThalesGPT pour automatiser l’analyse de documents et l’assistance conversationnelle.

Combien de collaborateurs utilisent aujourd’hui ces outils et comment leur déploiement est-il organisé ?

L’adoption de l’IA chez Thales connaît une croissance soutenue, avec des outils comme ThalesGPT qui comptent jusqu’à 8 000 utilisateurs actifs par mois, attestant d’un engouement marqué. Notre écosystème ne se limite pas à des projets ciblés : il s’étend progressivement à l’ensemble des collaborateurs tout en s’adaptant aux besoins spécifiques des différentes entités. Cette stratégie conjugue habilement déploiement massif et personnalisation, soutenue par une montée en compétences collective grâce à des espaces d’échanges dédiés.

Qu’est-ce qui distingue ThalesGPT ou vos autres solutions internes d’un outil généraliste comme ChatGPT ?

Chez Thales, l’IA est une stratégie souveraine conçue pour maîtriser chaque maillon, des données à l’usage. Notre architecture repose sur quatre piliers fondamentaux :

  • Hébergement souverain : nos data centers situés dans l’Union européenne garantissent une conformité stricte au RGPD et à l’AI Act, éliminant tout transfert hors d’Europe.
  • Maîtrise des usages : monitoring en temps réel des consommations (tokens, empreinte carbone) et flexibilité grâce à une démarche de Frugal AI.
  • Protection des données : filtrage des informations selon leur sensibilité et absence de réentraînement des modèles avec nos données internes, éliminant tout risque de fuite.
  • Adaptation métier : des outils comme DocInsight intègrent des mécanismes RAG pour exploiter nos données internes, offrant des réponses précises et contextualisées.

Thales développe-t-il lui-même les modèles ou s’appuie-t-il sur des partenaires ?

Nous combinons notre expertise interne en ingénierie de l’IA avec des collaborations stratégiques. Pour la recherche et l’innovation, nous développons en interne des approches sur mesure, notamment via cortAIx. Pour les solutions déployées à grande échelle, nous adoptons une posture d’intégrateur en nous appuyant sur des modèles externes (open source ou partenaires commerciaux) que nous adaptons à nos exigences.

Le cadre Thales TRUE AI (Transparent, Reliable, Understandable, Ethical) structure ce déploiement dans les systèmes critiques en encadrant les modèles externes par des processus internes rigoureux, garantissant une chaîne de valeur cohérente et de pleine confiance.

Quel bilan tirez-vous aujourd’hui de ces initiatives ?

L’IA a transformé nos pratiques en sécurisant les données, en boostant la productivité et en optimisant nos processus. Nos efforts se concentrent sur la sécurisation des usages, accompagnée par une campagne de formation à grande échelle, le « Passeport IA », pour démocratiser l’usage des outils internes tout en sensibilisant les équipes aux enjeux de sécurité et d’éthique.

Si les retours confirment des gains de productivité tangibles dans les fonctions support et techniques, l’insertion de l’IA dans les systèmes critiques reste un défi complexe. Nous travaillons activement sur des méthodologies rigoureuses pour garantir leur fiabilité absolue, comblant le fossé entre usages opérationnels et applications à haute criticité.

Comment cette IA maison est-elle appelée à évoluer dans les prochaines années ?

L’IA va devenir un pilier central de notre transformation numérique, avec une orientation marquée vers une intégration systémique accrue et l’arrivée de l’IA agentique. Nous allons consolider nos acquis, généraliser l’IA agentique et concevoir des architectures robustes pour les systèmes critiques.

L’IA agentique ouvrira des usages inédits dans la défense, l’aérospatial ou l’industrie, où des agents intelligents automatiseront des tâches complexes en temps réel. Nous étendrons également ces solutions à des domaines comme la finance, le marketing ou les ressources humaines avec des outils sur mesure.

Qu’est-ce que le développement d’une IA maison change dans la manière de travailler des collaborateurs ?

L’IA révolutionne nos façons de travailler en créant de nouvelles compétences, en redéfinissant les rôles et en favorisant des modes de collaboration plus agiles et transverses. Des programmes comme la Thales School of AI ou le Passeport IA permettent à tous de comprendre les forces et les limites de ces technologies pour les utiliser efficacement.

Les retours d’expérience sont partagés au sein de communautés de pratique réunissant 4 000 membres dans 42 pays, permettant de briser les silos et de co-construire des solutions adaptées. L’IA agit comme un catalyseur puissant : savoir travailler avec elle, en comprendre les mécanismes et l’intégrer de manière stratégique devient un critère clé de performance professionnelle.