Les RH vont-elles devenir une discipline de design ?
En automatisant une partie des tâches administratives, l’IA pourrait permettre aux RH de changer de dimension. Avec l’arrivée des agents intelligents, la fonction pourrait désormais jouer un rôle clé : organiser la collaboration entre humains et machines et devenir l’architecte des nouvelles organisations du travail.
Pour les salariés d’IBM, le premier interlocuteur RH n’est plus nécessairement un humain. Le géant américain de l’informatique s’appuie depuis plusieurs années sur AskHR, un système dopé à l’intelligence artificielle (IA). Les collaborateurs du groupe peuvent l’interroger sur leur fiche de paie ou certaines règles internes, mais aussi lui demander d’effectuer directement des démarches, comme soumettre une demande de congé ou obtenir une attestation d’emploi. Selon IBM, l’assistant virtuel automatise aujourd’hui plus de 80 tâches et gère plus de 2,1 millions de conversations avec les salariés chaque année. Les professionnels RH reprennent quant à eux la main lorsque les situations se complexifient.
Derrière l’automatisation à l’œuvre au sein du groupe américain se dessine une transformation plus profonde du métier des RH. En prenant en charge une partie des tâches administratives, l’IA pourrait faire évoluer le rôle de la fonction : moins de gestion du quotidien, davantage de réflexion sur la manière dont le travail s’organise. L’essor des agents IA accentue ce basculement : leur irruption dans les métiers pousse les entreprises à repenser les rôles et à imaginer de nouvelles façons de faire travailler ensemble humains et machines.
Vers de nouvelles responsabilités
Pour les RH, l’automatisation pourrait ainsi libérer de précieuses marges de manœuvre. Car le poids de l’administratif reste considérable : plus d’un dirigeant sur deux y voit le principal frein à un rôle plus stratégique de la fonction, selon l’étude Creating People Advantage 2026 du Boston Consulting Group, menée auprès de plus de 7.000 responsables RH et dirigeants du monde entier. L’IA pourrait donc offrir à la fonction l’occasion de se recentrer sur des missions à plus forte valeur ajoutée. “Jusqu’à présent, la fonction RH est restée très procédurière et administrative, avec beaucoup de tâches répétitives. L’IA peut être une chance pour elle, à condition de saisir cette opportunité”, estime Denis Pennel, auteur, conférencier et expert des transformations du travail.
Dans les services RH, ces usages sont déjà très concrets. De la saisie de données au suivi des candidatures, en passant par la gestion des absences, la publication d’offres d’emploi ou le premier tri des CV, les outils d’IA peuvent prendre en charge une partie du travail le plus chronophage. Selon le cabinet de conseil McKinsey, 88% des organisations intègrent l’IA dans leurs processus RH en 2026, contre 72% en 2024. A la clé : du temps gagné, mais aussi de nouvelles possibilités pour mieux analyser les profils, personnaliser les formations ou éclairer les décisions.
Le recrutement en offre une bonne illustration. Denis Pennel estime par exemple que l’IA pourra multiplier les informations à disposition des recruteurs et affiner l’analyse des profils, sans pour autant mener le processus de bout en bout. Car le choix repose aussi sur des dimensions plus difficiles à objectiver : les qualités relationnelles d’un candidat, sa capacité à trouver sa place dans un collectif ou encore son adéquation avec la culture de l’entreprise. “L’humain gardera l’arbitrage et l’esprit critique. L’acte le plus important restera la prise de décision. C’est là que se trouve la dimension stratégique du métier”, prévient-il.
Design organisationnel
Cette dimension stratégique pourrait toutefois dépasser largement les frontières de la fonction RH. L’enjeu n’est plus seulement de savoir comment les ressources humaines utiliseront l’IA dans leur propre métier, mais aussi quel rôle elles joueront lorsqu’elle transformera celui des autres collaborateurs. Comment répartir le travail entre un salarié et un agent IA ? Jusqu’où déléguer à la machine ? Comment faire évoluer les rôles et les compétences ? C’est sur ce terrain que les RH pourraient progressivement se rapprocher d’une logique de design organisationnel. “Faire travailler les collaborateurs avec des agents IA, c’est de l’architecture”, résume Denis Pennel. Leur arrivée dans l’entreprise oblige en effet à réfléchir à leur place dans les équipes, à leur supervision ou encore aux responsabilités qui leur sont confiées. “Le vrai sujet, c’est la collaboration entre l’homme et l’IA”, insiste-t-il.
Pour David Gateau, cofondateur du cabinet Datsit Conseil et spécialiste du design organisationnel, ce basculement prolonge une histoire déjà ancienne. “On a toujours demandé aux RH de monter en puissance dans l’organisation”, rappelle-t-il. Longtemps cantonnée à l’administratif, la fonction a progressivement cherché à se rapprocher du cœur de l’activité. L’IA pourrait lui faire franchir une étape supplémentaire, puisqu’elle ne transforme pas seulement les métiers pris isolément : “Elle bouscule toutes les coordinations, toutes les articulations entre les différents services”.
Le mouvement commence à prendre forme sur le terrain. Dans une grande institution financière citée par le Boston Consulting Group, la fonction RH a passé au crible le parcours des salariés pour déterminer ce qui pourrait demain être pris en charge par des agents IA, de l’intégration des nouvelles recrues à la formation. Il ne s’agit plus seulement d’automatiser quelques tâches : l’entreprise revoit aussi la manière dont les équipes travaillent et fait émerger de nouveaux rôles pour encadrer ces outils.
Des défis à relever
La frontière entre humains et machines pourrait même finir par bousculer la notion d’effectif. Denis Pennel observe que certaines entreprises commencent à considérer les agents IA aux côtés des CDI, CDD ou alternants qui composent leurs équipes. “Il faudra les superviser, les contrôler et se poser la question de la responsabilité”, ajoute le spécialiste. Pour les RH, concevoir cette cohabitation impliquera donc aussi d’en poser les garde-fous. Dans son cadre consacré à l’usage de l’IA dans les ressources humaines, le ministère de l’Éducation nationale alerte notamment sur les risques d’erreurs, de biais ou de fuite de données et recommande de maintenir une supervision humaine sur les décisions RH.
Il faudra aussi veiller à ce que l’efficacité promise ne se fasse pas au détriment des relations humaines. Le ministère met ainsi en garde contre une automatisation excessive, susceptible d’appauvrir les échanges et l’accompagnement des salariés. Denis Pennel redoute, lui, qu’un collaborateur confronté à une difficulté prenne demain le réflexe de solliciter son agent IA plutôt qu’un collègue : “C’est un red flag qu’il faut surveiller de très près”. Pour limiter ces risques, la formation des professionnels RH sera essentielle, afin qu’ils apprennent autant à utiliser ces outils qu’à en connaître les limites.
Reste enfin à savoir si les RH auront réellement la main sur cette recomposition du travail. “C’est un territoire régalien du directeur général ou du comité de direction”, rappelle David Gateau. Pour prétendre à ce rôle, la fonction devra donc elle-même évoluer, mieux connaître les métiers et suffisamment comprendre l’IA pour peser dans des décisions qui dépassent largement son périmètre traditionnel.