« Le leadership spirituel est discret, mais profondément transformateur »

Vous évoquez la spiritualité comme un levier managérial dans toutes vos publications. Comment la définissez-vous dans le contexte professionnel ?

Ce n’est pas si simple ! J’ai d’abord travaillé à en cerner les contours. Dans l’un de mes ouvrages, co-écrit avec Gaëlle Moëlle-Hulvoas, nous avons identifié plusieurs courants dont l’un ancré dans la quête de sens, l’autre dans la transcendance. Pour certains, la transcendance est un moyen d’atteindre le sens, pour d’autres, c’est l’inverse. Personnellement, je me situe dans la seconde voie : la connexion à quelque chose de plus grand que soi.

Dans le contexte professionnel, la spiritualité désigne la quête personnelle de sens, de cohérence et de transcendance que les individus mobilisent dans leur travail. Elle se manifeste par une connexion authentique à soi, aux autres et, parfois, à une réalité plus vaste (nature, humanité, idéal ou divin). Indépendamment de toute affiliation religieuse, elle soutient des comportements éthiques, favorise l’engagement, nourrit la coopération, et contribue au bien-être et à la qualité relationnelle au sein des organisations. En tant que processus dynamique, elle éclaire les finalités de l’action professionnelle et participe à l’intégration harmonieuse des dimensions personnelle, collective et institutionnelle du travail.

La difficulté à définir la spiritualité est un frein à sa reconnaissance dans le monde du travail ?

En effet, l’absence de définition consensuelle de la spiritualité complique son étude, notamment dans le champ de la recherche. Pourtant, cette diversité sémantique reflète la richesse et la pluralité des expériences spirituelles vécues. Si la théorie cherche à en rendre compte par des typologies ou des modèles, c’est souvent par l’expérience personnelle que la compréhension s’approfondit. Une réalité complexe à définir n’en est pas moins réelle. La difficulté à circonscrire conceptuellement la spiritualité ne doit pas en masquer la présence ni la portée dans les parcours de vie et les environnements professionnels.

Est-ce que le leadership spirituel est accessible à tous ? Ou bien suppose-t-il une épreuve initiatique ?

Oui, le leadership spirituel est potentiellement accessible à tous, mais il ne se décrète pas : il se révèle, se cultive et s’incarne. Il ne dépend ni d’un statut hiérarchique, ni d’un bagage spirituel préalable, mais d’un cheminement intérieur souvent déclenché par une prise de conscience, une épreuve ou une quête de cohérence entre l’être et l’agir. Ce leadership repose sur des qualités humaines universelles : l’écoute, l’espérance, la compassion, le sens du service que chacun peut développer.

Toutefois, son accès suppose un certain degré de maturité, de réflexivité, et le courage de se confronter à ses propres vulnérabilités. En ce sens, il est ouvert à tous, mais n’est pas emprunté par tous. La dimension spirituelle peut émerger très tôt chez certains, portée par une sensibilité intérieure ou un environnement favorable, puis être mise en veille ou tenue à distance de la sphère professionnelle. Pour d’autres, elle se révèle plus tardivement, souvent à la suite d’une épreuve fondatrice. Celle-ci agit comme un choc existentiel : elle fissure les certitudes du modèle rationnel dominant et ouvre une brèche, souvent vécue comme un appel spirituel pour traverser l’épreuve. Ce moment de bascule devient alors un seuil, car l’épreuve devient le révélateur de motivations intrinsèques profondes. En s’appuyant sur des valeurs altruistes, la personne engagée dans un cheminement spirituel met son leadership au service d’une vision inspirante et partagée, donnant sens à l’action collective. Cette vision suscite un double mouvement : un sentiment d’appel, où chacun ressent que sa vie et son travail ont une portée singulière ; et un sentiment d’adhésion, nourri par une culture organisationnelle fondée sur le respect et la reconnaissance mutuelle. Le leadership spirituel soutient à la fois le bien-être personnel et la performance organisationnelle.

Justement, le modèle rationaliste est-il à bout de souffle ?

Le modèle rationaliste, fondé sur la maîtrise, la prévisibilité et la mesure, a longtemps structuré les organisations et permis des avancées en matière d’efficacité. Toutefois, face à la complexité croissante des environnements, à l’incertitude des contextes et à la quête de sens exprimée par de nombreux collaborateurs, ce modèle montre aujourd’hui ses limites. Il ne suffit plus à nourrir l’engagement, ni à susciter des dynamiques collectives durables. Il ne s’agit pas de le rejeter, mais de le compléter, de l’équilibrer par des approches qui reconnaissent les dimensions relationnelles, émotionnelles et spirituelles du travail, là où se joue désormais une part essentielle de la motivation et de la transformation. Je pense que la jeune génération est plus ouverte à ces sujets. Mais la spiritualité est intime, donc difficile à intégrer dans les cadres professionnels classiques. Il faut créer des espaces sûrs pour en parler. Et surtout, veiller à ne pas tomber dans des dérives sectaires et faire preuve de vigilance constante.

Ressentez-vous cette méfiance chez les dirigeants français ?

D’une manière générale, ce sont des sujets sensibles, qui appellent à avancer avec prudence. Lorsque j’ai commencé à inviter mes étudiants à analyser le style de leadership de leurs mentors, les premiers entretiens révélaient souvent une certaine retenue. L’expression de la dimension spirituelle restait implicite, voire hésitante. Mais au fil des années, cette réserve s’est estompée : la parole se libère progressivement, et des dirigeants partagent aujourd’hui des témoignages profonds, sincères, où transparaît clairement une dimension spirituelle. Cela témoigne d’une évolution en cours, encore discrète, mais indéniablement significative.

Avez-vous des exemples concrets de dirigeants spirituellement engagés ?

Oui, certains dirigeants incarnent la dimension spirituelle de manière remarquable. Emmanuel Faber, par exemple, a profondément marqué les esprits. Il portait une vision engagée de l’entreprise. Son passage à la tête de Danone a laissé une empreinte durable.

J’ai également eu l’occasion de rencontrer Mohamed Yunus, dont la présence lumineuse reflète une foi dans la transformation sociale par l’action économique. Enfin, André Delbecq, l’un des pionniers du leadership spirituel, rayonnait d’une douceur et d’une profondeur rares. Ces figures exercent une influence singulière : leur manière d’être touche, élève, et produit un effet presque « guérisseur » face au stress et à la pression ressentis dans les organisations. Mais il faut souligner que la plupart des leaders spirituels restent discrets : leur engagement ne se proclame pas, il s’incarne, dans le quotidien, avec humilité.

Mais alors, comment promouvoir le leadership spirituel si ceux qui le pratiquent restent dans l’ombre ?

C’est tout le paradoxe. Le spirituel, c’est l’intime. La spiritualité agit souvent en profondeur, sans bruit. Les dirigeants préfèrent mettre en avant leurs résultats tangibles. Pourtant, ces dimensions ne s’opposent pas : un être équilibré incarne aussi la matérialité. Se focaliser uniquement sur la dimension spirituelle, en négligeant son inscription dans le réel, poserait question. Nous sommes des êtres spirituels incarnés, appelés à agir dans le monde. Il est donc non seulement légitime, mais essentiel, d’assumer cette articulation entre intériorité et action. Pour promouvoir le leadership spirituel, on peut miser par exemple sur l’exemplarité discrète, le codéveloppement et le mentorat, qui permettent une transmission authentique, enracinée à la fois dans l’être et dans le faire.

Vous avez mentionné un doctorant travaillant sur la foi chrétienne dans le management…

Oui, c’est passionnant. Il étudie comment la foi chrétienne, lorsqu’elle est vécue de manière incarnée, devient une force intérieure qui guide le discernement et l’action managériale. Ces dirigeants, souvent issus de communautés catholiques ou évangéliques, traduisent leur foi en pratiques concrètes, en s’appuyant sur les principes de la doctrine sociale de l’Église. Leur leadership, ancré dans la prière, la relation et la fidélité intérieure, conçoit l’entreprise comme un lieu de mission. C’est une spiritualité collective, discrète dans les mots mais puissante dans les actes.

Et vous, personnellement, qu’est-ce qui vous a menée à croiser spiritualité et management ?

J’ai eu très jeune une expérience spirituelle marquante. Plus tard, une étude sur la médiation dans les PME m’a fait percevoir combien la restauration des relations entre les personnes en conflit relevait aussi du spirituel. Puis à l’Academy of Management, j’ai vu que d’autres chercheurs s’emparaient du sujet. Cela m’a encouragée à creuser cette voie.

Vous êtes à l’origine de plusieurs structures autour de ces thématiques. Pouvez-vous nous en parler ?

Tout a commencé au sein de l’AGRH, avec la création d’un groupe de recherche dédié au management et à la spiritualité. À l’instar de ce que propose l’Academy of Management à l’échelle internationale, nous avons souhaité offrir un espace francophone de réflexion et de dialogue. Ce premier noyau s’est élargi avec la création de l’Association Spiritualité au Travail & Management, qui réunit chercheurs et professionnels autour de ces enjeux. Nous avons également lancé des webinaires ouverts à tous, afin de diffuser les résultats de la recherche, susciter des échanges et encourager le partage d’expériences. Nous espérons à l’avenir recueillir davantage de témoignages de dirigeants engagés dans cette voie.

Mettre l’âme au cœur du business

Dans la préface de Pour un leadership spirituel assumé, éloge de l’authenticité (éditions Eyrolles), Jean-Dominique Senard écrit : « Raison d’être et mission seront de plus en plus le miroir de l’engagement des dirigeants. » Il est clair que la raison d’être nourrit l’envie d’être de chacun. La raison d’être n’est pas un exercice de communication ou de marketing, contrairement au spectacle souvent affligeant de beaucoup d’entreprises à la recherche de la bonne formule. Au moment où tout est com et punchline, la raison d’être devient une vitrine publicitaire, alors même qu’elle est l’âme de l’entreprise, l’élément de transcendance qui permet d’unir vers un même objectif. Cette notion de transcendance est la grande absente des relations humaines en entreprise, où l’on se contente trop souvent de penser au niveau du plancher des vaches pour évoquer le vivre et le faire ensemble. Dans le cadre de la création d’une entreprise, la raison d’être est à la fois la feuille de route, la croyance et l’espérance qui vont nourrir la mission. Dans une entreprise établie, elle s’apparente à l’ADN, censé unir toutes les parties prenantes. Que l’entreprise soit une PME ou une multinationale, la raison d’être est le miroir de l’ambition humaine de l’équipe dirigeante. Ambition humaine à travers la valeur ajoutée des produits et/ou des services proposés, mais aussi de la stratégie de relations humaines internes portée par un management culturel aligné. La raison d’être, qui nourrit la marque et donc la marque employeur, doit être présente dans le dicible et l’indicible de l’entreprise. Pourtant, rares sont les DRH à en faire la colonne vertébrale de leur stratégie RH. Pourquoi ? Face au cloisonnement des grandes organisations, la conception d’une raison d’être est souvent confiée à la communication ou au marketing, et devient une carte de visite corporate plus qu’une boussole. D’une dimension spirituelle, elle se voit cantonnée à la cosmétique institutionnelle. De fait, elle n’offre que rarement une feuille de route RH, alors que c’est exactement sa finalité : au nom de notre raison d’être, qui devons-nous recruter ? La raison d’être dépasse le recrutement par les compétences, au profit d’une adhésion culturelle.

  • Au nom de notre raison d’être, comment devons-nous recruter et intégrer, quel est notre modèle de management et de leadership ? Elle inspire les règles managériales, les us et coutumes du vivre-ensemble ;

  • Au nom de notre raison d’être, comment encourageons-nous la performance ? Elle qualifie l’éthique de l’entreprise et aligne les paroles sur les actes.

  • Au nom de notre raison d’être, quel système de reconnaissance et de rémunération devons-nous mettre en place ? Elle valorise la méritocratie et ceux qui portent fièrement le maillot ;

  • Au nom de notre raison d’être, comment gère-t-on la non-performance ? L’exigence est le moteur de la raison d’être, par l’engagement qu’elle réclame et l’authenticité qui la porte.

Une entreprise qui n’a pas une raison d’être structurante aura des équipes qui n’incarneront rien… Tout l’enjeu n’est donc pas tant l’expérience collaborateur, mais la capacité donnée à ce dernier d’incarner pleinement la raison d’être de son entreprise. Si l’entreprise est pleinement alignée, si le management incarne un leadership spirituel nourri de sa raison d’être, si les règles du jeu et les droits et devoirs sont connus et reconnus, alors le collaborateur sera confronté, dans son engagement, à sa propre raison d’être intime, à ses convictions profondes. Les deux parties seront dans un rapport gagnant-gagnant, permettant à l’entreprise de performer et à la personne de se réaliser. Michel Serres écrivait : « Donnez des tâches à des gens, vous en ferez des tâcherons ; donnez-leur des fonctions, vous en ferez des fonctionnaires ; donnez-leur des missions, vous en ferez des missionnaires. »

À force de se plier aux injonctions paradoxales d’une époque qui rêve d’un monde de bisounours, on oublie que la vraie ambition est un subtil équilibre entre ses valeurs intimes et celles que l’on représente en tant que salarié. La vraie expérience collaborateur, alignée sur une raison d’être exclusive, renvoie systématiquement à deux notions fondamentales : l’utilité et la considération. Finalement, loin des théories fumeuses, tout ramène à du bon sens relationnel, cet alignement stratégique entre l’humain et la performance.
Ce bon sens impose de débarrasser l’entreprise de tous les artifices de communication au profit d’une réalité humaine authentique.

La direction, par son exemplarité et son humilité, reste la boussole de l’engagement. Le management n’est pas l’expression des égos, mais bien le don de soi au service du potentiel des autres. Les valeurs et les règles de vie deviennent un contrat moral, véritable pacte à durée indéterminée. La contribution à la performance collective doit être autant valorisée que la performance individuelle. Ce bon sens exclusif gère le quotidien par des rites de vie qui rythment la vie de chacun au sein de l’entreprise-tribu. Ce sont ces rites culturels qui donnent pleinement vie à la raison d’être et font qu’une expérience collaborateur est réussie, ou non.