« La santé mentale, c’est la grande cause de notre génération » -Entretien avec Stéphane Cremades, cofondateur d’Holicare

La reconduction de la santé mentale comme grande cause nationale est-elle, selon vous, un aveu d’échec ou une nécessité ?

C’est avant tout une nécessité. Il y a cinq ans, lorsque j’ai commencé à travailler sur la santé mentale et à porter le positionnement d’Holicare, on m’associait encore ce sujet à … la camisole de force. La santé mentale était perçue uniquement sous l’angle de la pathologie lourde. Il faut repartir de 2020-2021, au moment du Covid. À cette période, très peu de personnes avaient conscience que nous avions tous une santé mentale, au même titre qu’une santé physique. Cette prise de conscience est en train d’infuser dans la société, mais elle n’est pas encore totalement ancrée. Se donner une deuxième année, c’est permettre d’installer durablement cette idée : la santé mentale est un enjeu sociétal majeur, le pendant naturel de la santé physique, et elle doit être prise en compte à la fois au niveau individuel, professionnel, économique et étatique.

Le soutien de l’État est-il déterminant pour faire avancer ce sujet ?

Oui, il est fondamental. Pour les acteurs économiques, entreprises, collectivités, assureurs, la question de la responsabilité est complexe : à qui revient la charge de la santé mentale ? À l’entreprise ? À la Sécurité sociale ? Aux collectivités ? Il existe une loi, la loi Santé au travail de 2014, qui pose déjà ce cadre, mais elle est longtemps restée peu visible. La reconnaissance politique de la santé mentale comme grande cause nationale donne une légitimité, une visibilité et un cadre commun à l’action.

Beaucoup estiment que les avancées concrètes restent limitées. Partagez-vous ce constat ?

Il faut être lucide sur le séquençage de l’action. La première étape, c’est la prise de conscience collective. Or, cette étape n’est pas encore totalement achevée. Nous ne sommes même pas encore pleinement entrés dans la phase d’action. Aujourd’hui, la psychiatrie est saturée, les besoins sont immenses, et les champs d’intervention sont multiples : enfants, adolescents, personnes âgées, aidants, salariés. La santé mentale est une pieuvre aux multiples tentacules. Il y a de la place pour beaucoup d’acteurs, mais la santé mentale en entreprise, en particulier, a longtemps été considérée comme optionnelle. Cela commence seulement à changer.

La santé mentale en entreprise reste-t-elle sous-estimée ?

Complètement. Il y a cinq ans, très peu de DRH avaient conscience que la santé mentale pouvait engager la responsabilité des mandataires sociaux. Aujourd’hui, deux éléments sont devenus centraux : la responsabilité juridique et l’impact sur la productivité. La santé mentale est aujourd’hui la première cause d’arrêt de travail. Lorsqu’on démontre qu’elle impacte directement le bas de bilan, les entreprises ouvrent enfin la porte au financement. C’est un levier puissant.

Cela ne pose-t-il pas un problème éthique, si l’on agit surtout pour des raisons de performance ?

Si cela crée un cercle vertueux, cela me va très bien. Chez Holicare, notre enjeu est précisément de montrer que l’impact économique et l’impact social ne sont pas antinomiques. Une entreprise qui investit dans la santé mentale voit son absentéisme baisser. C’est mesurable. Nous voulons avoir de l’impact. Et pour cela, les deux leviers doivent avancer ensemble.

Holicare est née en 2020, en plein contexte de crise. Était-ce un hasard ?

C’était un momentum extrêmement fort, mais le projet était déjà en gestation depuis un an. Nous avions fait le choix, dès le départ, de nous positionner comme une structure scientifique, avec un conseil scientifique et des protocoles robustes. En 2020-2021, nous avons fait un choix structurant : ne pas lever de fonds, ne pas devenir une startup classique, mais construire un modèle hybride, une entreprise de l’économie sociale et solidaire, pour préserver notre liberté et financer nous-mêmes notre R&D.

Qu’est-ce qui différencie Holicare des nombreuses offres existantes sur la santé mentale ?

Notre approche est complémentaire, pas concurrentielle. La santé mentale concerne toute la population et différents niveaux de maturité. Il est sain qu’il existe une diversité d’offres. Notre singularité repose sur la mesure. Nous ne disons pas simplement que nous agissons : nous mesurons l’impact. En 2025, plus de 20 000 personnes ont pu évaluer et graduer leur état de santé mentale grâce à nos outils. Nous avons aussi une approche très partenariale. Tout ce qui peut maximiser l’impact est bon à prendre.

Le statut d’entreprise de l’ESS fait-il réellement la différence ?

Pas pour tout le monde, mais pour beaucoup, oui. Certains ne connaissent pas encore bien l’ESS, d’autres y voient une garantie de sérieux et d’intégrité. Ce statut nous permet de déployer des programmes de recherche, mais aussi des actions très concrètes : auprès des aidants, des pompiers, des étudiants, des soignants. Notre gouvernance reflète cet engagement : ni le conseil scientifique ni le comité ESS ne sont rémunérés. Les personnes qui nous accompagnent le font par appétence pour l’impact, pas pour le gain.

Quels troubles observez-vous le plus souvent aujourd’hui dans les entreprises ?

Le stress est le dénominateur commun, mais il se décline de multiples façons : anxiété, épuisement professionnel, épuisement relationnel, fatigue mentale. Dans certains environnements, comme les EHPAD ou les hôpitaux, l’épuisement relationnel peut devenir un risque médical. C’est pour cela que nous avons commencé par soigner les soignants. Si l’on arrive à prendre soin d’eux, on peut prendre soin de tout le monde.

Avez-vous constaté une évolution depuis 2020 ?

Oui : une aggravation globale de la santé mentale.
Les indicateurs sont stables depuis 2021, mais ils restent élevés. Ce n’est pas rassurant.

Le numérique et les écrans sont-ils un facteur aggravant ?

Tout dépend de l’usage. J’ai moi-même interrogé des neuroscientifiques sur ce point. Le numérique devient problématique lorsqu’il est subi, sans cadre. Utilisé comme un outil, avec une intention claire, il devient au contraire bénéfique. C’est pourquoi nos parcours intègrent aussi l’approche corporelle : activité physique adaptée, diététique se coordonnent aux thérapies cognitives et comportementales. La santé mentale est indissociable de l’hygiène de vie globale.

Peut-on enfin parler de vulnérabilité sans tabou ?

C’est décisif. Reconnaître que nous avons tous une santé mentale, fluctuante, fragile parfois, c’est le socle de tout. On ne peut plus prétendre que tout le monde va bien tout le temps. C’est cette prise de conscience collective qui permettra un véritable tournant.

Vous êtes aussi cofondateur de CœurForest. Quel lien faites-vous entre santé mentale et environnement ?

C’est le même projet, sous des formes différentes. Santé humaine, santé mentale, santé environnementale, santé animale : tout est lié. Si l’un s’effondre, les autres suivent. Avec CœurForest, nous protégeons des forêts françaises par l’investissement responsable. Mais c’est aussi un projet de pédagogie forestière : on protège ce qu’on aime, et on aime ce qu’on connaît.

Quelle autre cause aimeriez-vous porter demain ?

L’expression de la sensibilité humaine. Se reconnecter à sa sensibilité, pour créer un lien profond avec soi et avec les autres. C’est un champ de reliance, d’empathie, qui dépasse l’individu. Plus on va vers la sensibilité, plus on découvre ce qui nous relie.

Nestlé France : un engagement pionnier pour la santé mentale au travail

Pourquoi le groupe Nestlé a-t-il souhaité faire partie des premiers signataires de la Charte, qu’est-ce que cela représente pour l’entreprise ?

Pour nous, c’était assez évident de faire partie des premières entreprises à s’engager. Cet engagement est directement lié à notre raison d’être : améliorer la qualité de vie et contribuer à un avenir plus sain. C’est une promesse que nous faisons à nos consommateurs, mais aussi, par cohérence, à nos collaborateurs. La prévention autour de la santé physique comme mentale, est un pilier historique de notre politique sociale et de notre démarche de qualité de vie et des conditions de travail (QVCT). Nestlé est un groupe industriel, avec 14 usines et 4 centres de R&D en France. Par construction, dans l’industrie, la santé et la sécurité sont au cœur des priorités. Et quand on parle de santé, on ne peut pas dissocier la santé physique de la santé mentale.

Au-delà de cela, Nestlé est un acteur économique majeur en France. Les entreprises ont un rôle à jouer dans la protection de la santé mentale. C’est une responsabilité sociale à part entière. Nous avons aussi voulu assumer un rôle de précurseur, aux côtés d’autres acteurs privés et publics, pour faire avancer ce sujet collectivement. Agir pour la santé mentale ne doit pas reposer pas uniquement sur le système de santé , sur le gouvernement ou le monde associatif : c’est une approche globale qui doit aussi impliquer les entreprises.

La santé mentale est longtemps restée un sujet tabou. Comment avez-vous vécu cette évolution, du silence à une parole plus ouverte aujourd’hui ?

Je trouve cette évolution très positive. Lever les tabous et mettre des mots sur les choses, c’est déjà une forme d’action. Pour qu’un sujet existe, il faut pouvoir le nommer. À titre personnel, je suis très convaincue de l’importance des sujets sociétaux de la RSE. D’un point de vue RH, faire du développement durable, c’est aussi rendre le travail durable et soutenable. Et agir pour la santé mentale est un levier fondamental pour y parvenir. Et cela va dans les deux sens car le travail est un puissant déterminant de la santé mentale.  

Je crois en effet profondément que le travail peut être un facteur positif de santé mentale. Le Covid a malheureusement joué un rôle d’accélérateur de prise de conscience, en révélant l’importance du lien social et l’impact du travail sur l’équilibre psychologique. Il y a aussi eu, ces dernières années, des situations graves dans certaines entreprises qui ont marqué les esprits et contribué à faire émerger le sujet des risques psychosociaux dans le débat public.

La charte insiste sur la nécessité de « sensibiliser pour démystifier la santé mentale ». Comment Nestlé installe-t-elle un dialogue ouvert et durable sur ce sujet ?

La signature de la charte s’inscrit dans la continuité d’un engagement de longue date chez Nestlé. Nous avons l’habitude de signer des chartes lorsque nous avons déjà engagé des actions concrètes et que nous nous sentons légitimes pour porter un sujet. Chez nous, l’action précède souvent l’intention affichée. Concrètement, nous menons depuis plusieurs années de nombreuses actions de sensibilisation. Lors d’événements comme la Semaine de la Qualité de Vie et des Conditions de Travail, nous organisons régulièrement des conférences pour parler de santé mentale et lever les tabous. Nous mettons également à disposition de nos collaborateurs une plateforme regroupant des ressources, des informations et des outils d’auto-évaluation autour de la santé mentale. L’objectif est que chacun puisse s’emparer du sujet à titre individuel. Ces actions s’inscrivent dans notre programme « Healthy Life » , un programme de santé et de bien-être porté au niveau mondial par le groupe Nestlé et structuré autour de plusieurs piliers : la nutrition, cœur de notre métier, l’activité physique, la conciliation travail et temps de vie et bien sûr, la santé mentale. Le fait que ce programme soit mondial permet d’ancrer durablement le sujet dans la culture de l’entreprise et de libérer la parole sur le long terme.

La formation des managers est un levier clé de la charte. Comment Nestlé les accompagne-t-elle sur ces enjeux ?

Les managers jouent un rôle essentiel, à double titre : dans la protection de la santé mentale de leurs équipes, mais aussi de la leur. Chez Nestlé, la formation des managers aux risques psychosociaux est obligatoire. Elle leur permet de comprendre ce que sont les RPS, d’en identifier les causes et les conséquences, et surtout de détecter les signaux faibles. Ils sont également formés à la notion de sécurité psychologique et au management inclusif. L’objectif est de leur donner les clés pour créer un environnement dans lequel les collaborateurs se sentent en confiance, respectés et capables d’être pleinement eux-mêmes au travail. C’est un prérequis fondamental pour une bonne santé mentale en entreprise.

L’amélioration continue fait partie des engagements de la charte. Comment Nestlé organise-t-elle le suivi et l’évaluation de ses actions ?

L’amélioration continue est très ancrée dans notre culture. Pour cela, nous nous appuyons sur une gouvernance structurée, composée de représentants des ressources humaines, de la direction générale, de la médecine du travail, ainsi que de partenaires externes, avec qui nous travaillons depuis de nombreuses années. Cette gouvernance nous permet de définir chaque année un plan d’actions, de le suivre régulièrement et de l’adapter en fonction des réalités des différents métiers. Nous nous appuyons à la fois sur des indicateurs quantitatifs et qualitatifs, et notamment sur nos enquêtes d’engagement, qui intègrent des questions liées à la qualité de vie au travail et au bien-être. Ces outils de mesure, associés à une gouvernance solide, nous permettent de piloter nos actions et de progresser en continu.

Comment Nestlé accompagne-t-elle les situations individuelles et les salariés fragilisés ?

L’accompagnement des situations individuelles fait pleinement partie des engagements de la charte. Il repose d’abord sur un triptyque essentiel : managers formés, équipes RH mobilisées et médecine du travail avec laquelle nous travaillons étroitement. En complément, nous mettons à disposition de tous nos collaborateurs, ainsi que de leurs familles, une plateforme d’écoute externe, accessible gratuitement 24h/24 et 7j/7. Les salariés peuvent y trouver un soutien psychologique ou social, assuré par des psychologues ou des assistants sociaux, en toute confidentialité. Nous avons également mis en place des dispositifs spécifiques autour de la parentalité et de l’aidance, car ces sujets ont un impact direct sur la santé mentale et ne s’arrêtent pas à la porte de l’entreprise. Ces actions s’inscrivent d’ailleurs dans le cadre du dialogue social et des accords négociés avec les partenaires sociaux.