La chance, facteur clé de résilience pour les individus et les entreprises
Et si la chance n’était pas qu’une affaire de hasard, mais un véritable levier de résilience ? À travers une approche mêlant psychologie, management et innovation, cet article explore comment individus et entreprises peuvent transformer l’imprévu en opportunité, à condition d’y être préparés.
La chance est source de résilience pour les individus
Lorsqu’on évoque la question de la chance dans des conversations courantes, on fait le plus souvent référence à la chance que peut avoir un individu lors d’un événement ou un autre individu qui peut l’avoir de façon plus systématique. Dans ce deuxième cas on évoquera l’existence d’un trait de caractère particulier qui permet à cette personne de transformer régulièrement le hasard en une opportunité.
Philippe Gabilliet dans son magnifique petit ouvrage sur la chance1 nous invite à la prendre au sérieux car elle apparaît comme l’une des manières les plus subtiles et les plus élégantes de prendre sa vie et son destin en main. Il souligne notamment (pp.28-32) qu’il existe quatre types de chances selon le neurologue américain James Austin2 :
– La chance de type I : c’est la chance aveugle, totalement accidentelle.. tout s’est réalisé en dehors de nous, sans le moindre effort de notre part..
– La chance de type II : elle est aussi accidentelle mais vient s’ajouter une action de notre part même si cette action peut être désordonnée et menée sans intention précise… mais nous décidons quand même d’agir face à une opportunité imprévue..
– La chance de type III : elle est d’une autre nature bien que nourrie de circonstances accidentelles. Nous la détectons comme une vraie opportunité parce que nous sommes dans un état d’esprit qui nous permet de la voir à la différence des autres.
– La chance de type IV : elle représente plus notre style de vie, nos centres d’intérêts, notre attitude générale face à l’existence qui vont stimuler notre capacité à créer des opportunités. C’est ici que nous sommes les plus à même de prendre en charge notre destin.
Quelques pistes sont proposés pour pouvoir nous mettre dans une posture qui favorise la chance de type III ou de type IV selon la typologie décrite plus haut :
– Développer un mentalité positive et proactive : la question de l’intention est cruciale et, sur ce plan, les optimistes ont plus de capacités à saisir des opportunités3.
– Sortir de sa zone de confort : l’inconnu est souvent là où apparaissent les opportunités et où l’on peut développer de nouvelles compétences et rencontrer de nouvelles personnes
– Créer des liens et entretenir son réseau : les relations jouent un rôle crucial dans l’apparition de nouvelles opportunités. Il faut savoir donner et recevoir. Comme l’a montré le sociologue anglais Adam Grant4, les « givers » sont les personnes qui sont plus susceptibles d’avoir des opportunités par rapport aux « takers ».
– Accepter l’inattendu et savoir d’adapter : La chance est souvent une question de préparation. Il faut être prêt à affronter l’inattendu5 et savoir s’adapter aux nouvelles circonstances pour transformer des événements imprévus en opportunités.
En définitive, nous avons tous connu des moments dans notre vie où la chance a joué un rôle majeur mais encore faut-il pouvoir ou vouloir la saisir. Dans la plupart des cas, c’est une belle occasion de développer une forme ou une autre de résilience personnelle. Ce qui est vrai pour les individus l’est aussi des entreprises comme nous allons le démontrer maintenant.
La chance donne des capacités nouvelles de résilience aux entreprises
Très longtemps la chance a été bannie du langage de l’entreprise particulièrement dans le champ de la stratégie où la rigueur de la planification contrastait avec le caractère perçu comme trop aléatoire de la chance. Or, si la force des stratégies émergentes non planifiées a été démontrée depuis longtemps6 , il n’en reste pas moins que l’entreprise reste très frileuse quant à l’intégration de la chance dans ses décisions. Notre conviction est que la chance a sa place dans le fonctionnement de l’entreprise pour lui donner des capacités nouvelles de résilience et nous allons le montrer dans trois domaines différents : la stratégie, l’innovation et la gestion des ressources humaines.
1. Sur le plan de la stratégie, dans l’environnement aussi imprévisible qui est le nôtre, les approches traditionnelles deviennent obsolètes car elles entravent l’agilité, que celle-ci soit réactive ou proactive. L’agilité est devenue le principal méta-avantage compétitif. Les leaders américains de la tech (Amazon, Google, Nvidia, …), les grands groupes chinois (Huawei, Xiaomi, Tencent, Alibaba, Ping an, …) foisonnent sur une multitude d’industries en bafouant les règles traditionnelles de la spécialisation. Cette réussite tient largement à leur capacité à adopter et mettre en œuvre une stratégie Bambou7. Dans cette stratégie, la chance joue un rôle clé car la génération de nouveaux business models ou de nouvelles branches d’activités tient à l’identification d’opportunités imprévues mais surtout au fait que l’entreprise est prête à les accueillir.
2. Dans le domaine de l’innovation, les exemples sont nombreux de découvertes improbables dues essentiellement à la chance comme l’a été l’exemple célèbre du Post-it de 3M. Le Post-it est né en effet d’une découverte accidentelle dans les laboratoires de 3M dans les années 1960. Le chimiste Spencer Silver cherchait à créer une colle très puissante, mais il obtint au contraire un adhésif très faible. Cette colle avait toutefois une propriété particulière : elle pouvait adhérer légèrement à une surface sans laisser de trace et être repositionnée plusieurs fois. Pendant plusieurs années, cette découverte resta sans application concrète. Un autre employé de 3M, Arthur Fry, eut ensuite l’idée de l’utiliser pour créer des marque-pages repositionnables dans son livre de chants. L’idée fut développée en petits papiers autocollants. Après quelques tests commerciaux à la fin des années 1970, les Post-it furent lancés mondialement. Ils sont aujourd’hui devenus un outil courant pour prendre des notes rapides et organiser des informations.
3. Enfin, dans le champ de la gestion des ressources humaines la chance peut jouer également un rôle potentiellement important comme on peut encore le voir aujourd’hui même à l’heure de l’intelligence artificielle. Tous les algorithmes du monde ne pourront jamais mettre en équation l’imprévisibilité et l’originalité de la personne humaine que l’on peut découvrir dans le cadre d’une rencontre à l’occasion, par exemple, d’un entretien de recrutement. Comme le montre le philosophe Charles Pépin8, la rencontre est souvent le fruit du hasard dont il faut savoir saisir l’opportunité. Les entreprises font de graves erreurs lorsqu’elles cherchent à recruter des clones car elles se privent de personnalités et de talents qui pourraient leur permettre de développer des capacités nouvelles de résilience avec des personnes qui « sortent du carré ».
Conclusion
La chance apparaît comme une dimension souvent sous-estimée des expériences de vie des individus. Pour ces derniers, elle intervient à la fois dans les parcours personnels et professionnels : rencontres décisives, opportunités imprévues, contextes favorables ou événements contingents peuvent orienter durablement les carrières et les choix de vie. Toutefois, la chance ne se réduit pas à un pur hasard : elle interagit avec les dispositions individuelles, notamment la capacité à reconnaître les opportunités et à les saisir. Elle constitue un facteur de résilience, en permettant à chacun(e) de transformer des situations difficiles ou des bifurcations inattendues en nouvelles possibilités d’action et de développement.
Du côté des entreprises, la chance joue également un rôle non négligeable dans la formation des stratégies, l’émergence d’innovations et les dynamiques organisationnelles comme celles de gestion des ressources humaines. Néanmoins, la chance ne saurait constituer un principe de gestion ou une stratégie en soi : elle crée des opportunités, mais seules des organisations capables d’apprendre, d’adapter leurs décisions stratégiques et de valoriser des talents différents peuvent en tirer parti durablement. Dans cette perspective, la chance constitue également l’un des facteurs de résilience organisationnelle : face aux crises économiques et géopolitiques, aux transitions écologiques et technologiques, certaines opportunités fortuites permettent aux organisations de se réinventer et d’explorer de nouvelles trajectoires.
Comme le résume, dans une lettre à un ami, avec justesse Louis Pasteur : « La chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés. »