La chance au travail : mythe, posture avérée ou compétence professionnelle ?
Une étude d’Actual Group menée par Jean Pralong (EM Normandie) en 2025 bouscule les idées reçues : dans un marché européen incertain, la chance serait moins une affaire de hasard qu’une compétence fondée sur l’optimisme, la flexibilité et la proactivité. Cette approche fait écho aux travaux de Richard Wiseman*, auteur de The Luck Factor. Depuis plus de vingt ans, il démontre que nos attitudes dictent notre réussite et notre bien-être. Pour autant, chacun ne dispose pas des mêmes cartes au départ. Origine sociale, contexte économique ou parcours de formation pèsent sur les opportunités. La chance ne se décrète pas. Elle se construit dans un environnement plus ou moins favorable.
L’effet Wiseman : le psy qui a décodé la baraka
On ne saurait aborder la question de la chance au travail sans se référer aux travaux de Richard Wiseman. Professeur à l’Université du Hertfordshire, où il occupe la seule chaire britannique dédiée à la compréhension publique de la psychologie, il a publié plus d’une centaine d’articles scientifiques consacrés à la prise de décision, à l’illusion, au développement personnel et à la chance. Auteur à succès et conférencier reconnu, il s’attache à rendre accessibles les résultats de la recherche au grand public comme aux professionnels. Très présent dans les médias, il intervient régulièrement auprès des entreprises sur les thèmes de la performance, de l’innovation et du bien-être au travail. C’est dans ce cadre que nous avons pris attache avec lui.
L’expérience du journal : quand l’attention crée l’opportunité
Dans The Luck Factor, Richard Wiseman évoque notamment la rencontre improbable entre Barnett Helzberg Jr., entrepreneur dans la bijouterie, et Warren Buffett. Alors qu’il s’apprête à vendre son entreprise, Helzberg engage spontanément la conversation avec l’investisseur de renom dans une rue de New York. Cette rencontre fortuite conduira à la reprise de son groupe. Un épisode hautement improbable, mais rendu possible par une attitude ouverte et audacieuse. « La chance peut transformer l’improbable en possible, faire la différence entre la vie et la mort, la réussite et l’échec, le bonheur et le désespoir », souligne Wiseman. Pour lui, elle joue un rôle déterminant dans les parcours personnels et professionnels. Pourtant, tenter de la provoquer par des comportements superstitieux n’apporte aucun résultat mesurable. À l’heure où les politiques RH s’appuient de plus en plus sur la donnée et l’évaluation, la démonstration scientifique devient essentielle.
C’est dans cette logique que le psychologue a mené, pendant plusieurs années, une étude auprès de plus de 400 volontaires se déclarant très chanceux ou très malchanceux. Il en dégage quatre piliers : la capacité à créer et repérer des opportunités, l’écoute de l’intuition, des attentes positives et une forte résilience face aux échecs. L’une de ses expériences emblématiques consiste à demander aux participants de compter des photos dans un journal. Un message indiquant la réponse apparaît pourtant en caractères géants. Les profils « chanceux » le remarquent immédiatement, tandis que les autres restent focalisés sur leur objectif initial.
Convaincu que ces comportements peuvent s’apprendre, Wiseman crée une « Luck School ». Après plusieurs semaines d’expérimentation, près de 80 % des participants se déclarent plus confiants et satisfaits de leur trajectoire. « La chance dépend largement de nos pensées et de nos comportements », résume-t-il.
Si Wiseman met en avant ces postures individuelles, certains experts, comme la coach et consultante Karine Triouillier, y ajoutent la dimension de l’intelligence émotionnelle. La capacité à percevoir et réguler ses émotions, comme à décrypter celles des autres, facilite les interactions, les prises d’initiative et l’identification de trajectoires insoupçonnées.
La chance, levier de performance pour les entreprises
Au fil de ses travaux, Richard Wiseman observe que « les personnes chanceuses sont plus détendues et ouvertes. Elles voient ce qui existe réellement, pas seulement ce qu’elles cherchent ». Elles introduisent volontairement de la nouveauté dans leur quotidien, gèrent mieux les échecs et adoptent plus facilement un raisonnement contrefactuel (imaginer comment une situation aurait pu être pire pour mieux apprécier le présent), leur permettant de relativiser les revers.
Dans les organisations, cette approche se traduit par des comportements mesurables : mobilité interne, investissement relationnel, engagement dans des projets transverses et posture proactive. Les collaborateurs « chanceux » (ouverts et curieux) sont aussi souvent ceux qui apportent des solutions disruptives. La chance deviendrait un levier managérial que les entreprises ont intérêt à identifier et à encourager.
Hasard ou déterminisme ? Ce que dit la science aujourd’hui
Plusieurs travaux récents viennent nuancer cette approche. Une étude menée en 2023 par l’Institute of Education de l’University College London montre que des expériences « chanceuses », souvent imprévues, jouent un rôle majeur dans la mobilité sociale, notamment chez les jeunes issus de milieux modestes.
Par ailleurs, une enquête réalisée en 2024 auprès de plus de 600 managers révèle que près de 60 % estiment qu’un événement fortuit a fortement influencé leur carrière. De son côté, le neuroscientifique Albert Moukheiber rappelle que de nombreux facteurs échappent au contrôle individuel : contexte économique, lieu de formation, moment d’entrée sur le marché du travail ou crises sanitaires.
Ces recherches soulignent que, même cultivée, la chance reste en partie conditionnée par des déterminants sociaux et historiques.
La chance, un produit de l’écosystème RH
Si les comportements individuels jouent un rôle central, l’environnement organisationnel apparaît tout aussi déterminant. Une culture apprenante, qui valorise l’expérimentation et le droit à l’erreur, favorise l’émergence de nouvelles perspectives. Des processus RH transparents, des parcours de mobilité structurés et un management attentif aux potentiels renforcent également cette dynamique.
À travers leurs choix organisationnels, les entreprises contribuent ainsi directement à la construction ou à la limitation de la chance professionnelle.
La chance au travail ne relève donc ni du pur hasard ni du seul mérite individuel. Elle naît de la rencontre entre une posture personnelle (ouverture, confiance, initiative) et un environnement organisationnel favorable, sans effacer le poids des contextes et des inégalités de parcours. Pour les individus comme pour les entreprises, la cultiver consiste moins à croire au hasard qu’à créer les conditions de l’opportunité. Savoir « avoir de la chance » au travail devient ainsi un levier durable de performance et d’adaptation.
4 leviers pour cultiver sa chance professionnelle
1/ Développer son intelligence émotionnelle
Savoir identifier ses émotions, comprendre celles des autres et ajuster sa communication facilite les relations professionnelles et l’émergence d’opportunités.
2/ Travailler sur sa prise d’initiative et sa confiance en soi
Proposer des idées, se porter volontaire sur de nouveaux projets ou responsabilités permet de se rendre visible et d’élargir son champ d’action.
3/ Soigner son image professionnelle
Réputation, posture, communication écrite et orale participent à la crédibilité perçue. Un coaching ciblé peut aider à aligner image et ambitions.
4/ Entretenir une posture ouverte et un esprit réseau
Multiplier les échanges, maintenir des liens transverses et rester curieux favorise la sérendipité.
*Pour en savoir plus sur Richard Wiseman et ses travaux : richardwiseman.wordpress.com