Xavier Rodriguez, l’ascension grandeur nature
D’une manière ou d’une autre, il est un homme d’ascension. Ancien cordiste devenu PDG, Xavier Rodriguez dirige aujourd’hui le Groupe Jarnias, spécialiste des travaux en hauteur et des accès difficiles. Sous son impulsion, l’entreprise s’est structurée et engagée dans une transformation profonde, récemment reconnue par l’obtention de la certification B Corp. Entre culture du terrain, responsabilité sociale et vision entrepreneuriale, il partage sa conception du leadership et sa définition très concrète de la chance dans une carrière.
Le groupe Jarnias vient d’obtenir la certification B Corp. Est-ce un aboutissement ou plutôt le début d’un nouveau chapitre ?
Je pense même que c’est presque une erreur d’être B Corp… En tout cas, c’est catastrophique que nous soyons le premier groupe du BTP français à obtenir cette certification. Je m’explique : cela signifie que notre secteur a pris énormément de retard. Pour moi, ce n’est donc pas une victoire mais un point de départ. Ce qui est positif, c’est que mes équipes s’inscrivent dans une démarche très engagée, avec un label lui-même très exigeant. Mais cela montre surtout qu’il reste beaucoup à faire. Les entreprises ont aujourd’hui une responsabilité immense. Le pouvoir politique est fragmenté, les décisions sont souvent partisanes. Dans ce contexte, les entreprises deviennent un point de repère. Les salariés viennent travailler tous les matins et attendent de leur entreprise une vision, un cadre, une forme de stabilité. Nous devons être à la hauteur de cette responsabilité.
Dans un secteur comme le BTP, souvent perçu comme très impactant pour l’environnement, les discours ne suffisent plus. Il faut prouver concrètement ce que l’on fait….
Oui, absolument. Nous sommes très en retard. Le BTP est l’un des secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre après les transports. Nous devons agir. Mais pour moi, les questions environnementales devraient presque être un acquis. Réduire notre impact sur la planète devrait être une évidence. Mon combat principal, avec cette certification, concerne surtout l’inclusion. Je veux que mon groupe soit un modèle en la matière. J’ai commencé comme intérimaire ouvrier. Je n’avais pas le bon nom, je ne venais pas du bon quartier, je n’avais pas fait la bonne école. Aujourd’hui, je dirige le leader français des travaux d’accès difficile et l’un des plus grands acteurs européens. Je veux qu’il y ait beaucoup d’autres parcours comme le mien.
Cette démarche B Corp ne concerne donc pas seulement l’écologie, mais aussi les personnes : formation, sécurité, inclusion, parcours professionnels…
Exactement. Notre priorité, ce sont les femmes et les hommes de l’entreprise. Chez nous, le projet est très clair : nous voulons changer des trajectoires de vie. Pas seulement gérer des carrières, mais accompagner des parcours. Quand une entreprise réussit à transformer la trajectoire d’une personne, l’impact est immense. Et ces salariés deviennent ensuite extrêmement engagés.
Vous avez commencé comme technicien cordiste avant de devenir dirigeant. Qu’est-ce que cela change dans votre manière de diriger ?
Je sais ce que vivent mes équipes. Je suis passé par tous les postes opérationnels et je connais les difficultés du terrain. Dans mon entreprise, il y a deux catégories de personnes : celles qui sont sur les chantiers, avec nos clients, et celles qui sont au service de celles-ci. Les métiers que nous faisons sont difficiles : conditions complexes, horaires décalés, environnements exigeants. Quand on vient du terrain, on regarde forcément les choses différemment. Certains dirigeants parlent du terrain sans l’avoir connu. Ceux qui en viennent savent ce que vivent les équipes.
Votre trajectoire reste assez rare. Comment vivez-vous le fait d’incarner une forme d’ascension sociale ?
Je dis souvent que je suis une anomalie. Non pas parce que ce n’est pas possible, mais parce que ce n’est pas normal qu’il y ait si peu de parcours comme le mien. Quand on n’a pas les codes, quand on ne sait pas comment parler à des banquiers, des avocats ou de grands chefs d’entreprise, tout est plus difficile. On vous regarde de haut, on vous laisse moins de place. Il faut aller chercher son ascension avec les dents. C’est pour cela que je veux que mon entreprise devienne une rampe de lancement. Nous avons des collaborateurs arrivés comme manœuvres qui sont aujourd’hui conducteurs de travaux ou chefs de chantier. D’autres sont arrivés intérimaires et occupent désormais des postes de direction. C’est ce qui me motive le plus : construire la plus belle entreprise de travaux spéciaux possible et être le meilleur dirigeant que je puisse être pour ceux qui y travaillent.
Vous dites souvent qu’un dirigeant doit se placer au service de ses équipes. Pourtant, diriger suppose aussi une forme d’autorité…
Je ne crois pas vraiment au management collaboratif. Une entreprise a besoin d’un patron qui donne une vision. Le rôle d’un dirigeant est d’aider ses collaborateurs à réussir. Mon travail consiste à leur donner les moyens de progresser et d’atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés. Cela ne veut pas dire être un bisounours. Diriger, c’est être exigeant. Mais j’essaie d’être dur avec les faits et bienveillant avec les personnes. Les entreprises qui fonctionnent sont celles où la vision est claire et où l’exigence est assumée.
Concilier cette attention portée à l’humain avec des objectifs business ambitieux est-il toujours aisé ?
Dans mon entreprise, la richesse est créée par les gens sur les chantiers. C’est donc normal que l’humain soit au centre. Mais c’est aussi la partie la plus difficile. Mes plus grands échecs sont souvent humains. Parfois on veut faire progresser quelqu’un plus vite qu’il ne le souhaite ou qu’il ne le peut. En revanche, il y a une chance extraordinaire dans ce métier : je choisis les personnes que je rencontre tous les matins. Et si je les ai mal choisies, c’est ma responsabilité.
Vous évoquez souvent l’inclusion. Votre parcours personnel y est-il pour quelque chose ?
Oui, bien sûr. J’ai grandi dans un quartier populaire. J’ai toujours eu envie de passer par-dessus les murs. Quand une porte est fermée, je passe par la fenêtre… ou par le Velux, comme quand on est cordiste. J’ai toujours eu cette envie de dépasser les limites. Et surtout, j’ai rencontré des gens qui m’ont fait confiance. La confiance est un élément clé de la réussite. Dans mon entreprise, je donne la confiance aux gens dès le départ. Ils doivent ensuite en faire quelque chose.
Cette attention à l’inclusion s’est renforcée depuis que vous dirigez le groupe ?
Oui, complètement. Je crois qu’il faut être dans l’action. Il n’y a pas si longtemps, une association m’a appelé pour me parler d’un jeune qui vivait dans sa voiture. Le lendemain, nous l’avons reçu. Le jour suivant, il avait un contrat et un logement. Et il a commencé à travailler avec nous. Aujourd’hui, c’est un salarié très engagé. Donner une chance, c’est parfois aussi simple que cela.
À quel moment avez-vous compris que vous ne vouliez plus seulement travailler dans l’entreprise, mais la construire ?
Assez tôt. J’ai compris que si je ne disposais pas des leviers de décision, je ne pourrais pas mener le projet que j’avais en tête. J’ai donc poursuivi deux objectifs en parallèle : prendre la direction de l’entreprise et en prendre le capital. Dans une société, ceux qui décident sont ceux qui détiennent le capital. Le dirigeant de l’époque m’a fait confiance. Il m’a dit un jour qu’il préférait m’avoir comme associé que comme concurrent. Mon ambition est simple : que notre groupe devienne une référence. Une référence dans notre métier, dans la sécurité, dans la relation aux clients, dans l’impact environnemental et dans l’inclusion.
Notre numéro s’intéresse à « l’art d’attirer la chance au travail ». Est-ce une idée qui vous parle ?
Oui, beaucoup. La chance, pour moi, c’est la capacité à gagner les concours de circonstances. Elle se provoque. On me dit souvent qu’il m’arrive beaucoup de choses. Mais c’est parce que j’accepte les opportunités. J’accepte un rendez-vous, une rencontre, une interview même si ce n’est pas prévu. Il y a beaucoup de trains qui passent dans une vie. La question est simple : est-ce qu’on monte dedans ou pas ?
Le métier de cordiste devait être, au départ, une expérience temporaire. Si vous étiez parti après quelques semaines, votre parcours aurait été totalement différent …
J’y suis allé parce que des amis m’avaient proposé de travailler avec eux. Cela devait être ponctuel. Mais je suis tombé amoureux de ce métier. C’est un métier extraordinaire. On accède à des endroits que personne d’autre ne voit. Je me souviens d’avoir remplacé la pointe de paratonnerre au sommet de la Vierge du Palais des Papes à Avignon. D’avoir travaillé sur les toitures du château de Versailles au lever du soleil. Ou d’être au sommet de la tour Eiffel, très tôt le matin, avant que Paris ne se réveille. Ce sont des moments incroyables. On se dit simplement : j’ai une chance immense d’être là.