Une compétence à cultiver
Pour Philippe Gabilliet, professeur à ESCP Business School et spécialiste de l’optimisme, la chance se nourrit. Depuis plusieurs années, il étudie ce qu’il appelle la « chance active », c’est-à-dire la capacité de certaines personnes à transformer les imprévus en opportunités. À l’occasion de la sortie de son livre « La Fabrique du destin » (Ed. Saint-Simon), il partage sa vision d’une chance qui peut se développer individuellement mais aussi collectivement au sein des organisations.
Comment définissez-vous la « chance active » ?
La chance active se distingue de la chance dite hollywoodienne ou isolée. Celle-ci correspond au concours de circonstances inattendu qui produit un impact positif dans la vie d’une personne. Mais il existe aussi ce que j’appelle la chance-attitude. Certaines personnes semblent avoir davantage de chance que les autres parce qu’elles savent rebondir. C’est ce phénomène de chance récurrente, qui reflète une véritable intelligence de l’inattendu : la capacité à transformer un imprévu en opportunité et à percevoir les avantages parfois cachés ou décalés des épreuves. Certains comportements favorisent cette dynamique : la curiosité, l’envie d’explorer des sujets qui ne sont pas forcément dans son domaine de compétences, ou encore une forme de mobilité intellectuelle. La connexion aux autres est également essentielle. Les grands chanceux sont souvent des passeurs d’opportunités. Pour créer les conditions de la chance, il faut aussi en être une pour les autres. Enfin, le chanceux est quelqu’un qui passe à l’action au bon moment. On saisit souvent la chance plus qu’on ne la provoque. Or le monde du travail actuel, très structuré autour de process et d’indicateurs, ne favorise pas toujours ces comportements. Certains secteurs comme la R&D, le commerce ou l’entrepreneuriat offrent davantage d’espace pour cela.
Quel rôle l’optimisme joue-t-il pour créer des opportunités au quotidien ?
L’optimiste cultive une manière particulière de regarder le monde. Face à l’incertitude, il fait confiance aux événements mais aussi à sa propre capacité d’action. Cela ne signifie pas une confiance aveugle, mais la conviction qu’on saura agir quoi qu’il arrive. En travaillant avec des travailleurs sociaux, ils m’ont appris une différence intéressante : certaines personnes disent avoir toujours été malchanceuses, d’autres affirment n’avoir jamais eu de chance. Dans ce second cas, il s’agit souvent de personnes qui ont surtout vécu sans prendre beaucoup d’initiatives ni prise de risques. Le message est simple : il faut aider la chance à vous aider. Cela passe par une posture intérieure qui consiste à rester attentif aux signaux faibles et aux opportunités qui se présentent.
Sur votre site, vous mentionnez des principes comme réseau, vigilance et audace. Quels gestes concrets un salarié peut-il adopter pour « provoquer sa chance » ?
Provoquer la chance se joue à la fois au niveau individuel et collectif. L’enjeu pour les entreprises est de développer une culture de la curiosité, de la vigilance et de l’interaction. Cela passe notamment par l’exemplarité du management. Dans certaines start-ups, notamment dans les secteurs technologiques ou scientifiques, le réseau, l’audace et la liberté d’essayer font partie de la culture. Cet état d’esprit facilite l’émergence d’opportunités et encourage les salariés à prendre des initiatives. C’est souvent plus difficile dans des organisations très procédurales.
Comment transformer un imprévu ou un échec en opportunité plutôt que de le subir ?
L’idée du rebond après un échec est souvent simplifiée. En réalité, il faut d’abord accepter l’épreuve et traverser une phase de cicatrisation morale. La pensée positive relève parfois du déni, contrairement à l’optimisme qui consiste à accepter la réalité. Une fois cette étape passée, la question devient : cette épreuve m’est arrivée, qu’est-ce que je peux en faire ? Les opportunités prennent souvent la forme de rencontres, de demandes ou d’informations inattendues. Rebondir, c’est se remettre à l’écoute du monde autour de soi. C’est ce qu’on appelle profiter des avantages décalés d’une malchance, à savoir d’une situation malheureuse inattendue. On peut penser au parcours de Philippe Croizon : après l’accident qui lui a fait perdre ses quatre membres, il a construit une nouvelle vie faite d’aventures et de défis sportifs, montrant que certaines épreuves peuvent aussi ouvrir des chemins inattendus et permettre de vivre des choses extraordinaires.
Comment une entreprise peut-elle favoriser une culture où la chance collective se multiplie ?
Dès qu’un problème survient en entreprise, le doute s’installe rapidement. Il est alors essentiel de réintroduire les bases d’un optimisme raisonnable. Cela passe par quelques principes simples : accepter ses faiblesses tout en renforçant ses points forts, arrêter de ruminer sur ce sur quoi on n’a aucune prise, accepter que la performance se construise par essais successifs (même partiels ou temporaires), et bâtir des plans d’action flexibles capables d’intégrer les aléas. Les transformer en opportunités doit devenir un réflexe collectif et un véritable état d’esprit partagé.
Quel lien existe-t-il entre la capacité à créer sa chance et le bien-être au travail ?
Le bien-être au travail dépend largement de l’organisation. Lorsqu’un salarié évolue dans un environnement où il peut exprimer ses idées et tenter des choses, cela nourrit son optimisme et son engagement. Une politique de qualité de vie au travail doit donc créer un climat d’ouverture où chacun peut se sentir libre d’agir et de proposer des initiatives.
Vous venez de publier La Fabrique du destin. Quel message souhaitez-vous transmettre aux lecteurs ?
Le livre propose 30 pistes pour apprendre à reprendre la main sur sa destinée : par exemple, mettre la chance de son côté, faire le pari de l’optimisme, accepter l’imprévu ou encore dresser la liste de ses rêves. Quel que soit l’âge, il est essentiel de cultiver en soi et chez les autres un sentiment de liberté et de lutter contre tout ce qui peut le mettre en danger. Quant au destin, il est pour moi à différencier du futur (on en a qu’un) ou de l’avenir (tous les futurs que l’on porte en soi). Réussir à faire de son histoire personnelle un récit mémorable, à, mettre du sens et de l’inspiration dans son parcours de vie, voilà ce qui fait un destin, même modeste… sachant qu’il y a des grands mais aussi des petits destins mais dont chacun de nous reste toujours l’acteur principal.