Quand la stratégie rencontre l’imprévu
Dans le management, la chance est souvent perçue comme un facteur aléatoire. Pourtant, pour ceux qui commandent dans l’incertitude, elle est une véritable discipline. Nous avons rencontré la commandante Maud, de la 7e brigade blindée, pour explorer la frontière entre hasard et préparation. Elle nous livre une vision percutante du leadership : la chance ne se subit pas, elle se cultive. Découvrez comment le monde militaire « arme » ses équipes pour transformer l’inattendu en opportunité, et quels enseignements les managers RH peuvent en tirer.
Dans votre parcours militaire, diriez-vous que vous avez eu de la chance ?
La chance, ce n’est pas juste une carte magique que l’on sort et qui change tout ! C’est le fait d’être là au bon moment, au bon endroit et de rencontrer les bonnes personnes. C’est une question d’adaptabilité. Je dirais que j’ai eu effectivement de la chance. Cela fait maintenant 15 ans que je suis en service et cet été, je vais être mutée pour une 4e affectation. J’ai de la chance aussi, grâce à l’armée, de suivre mon mari (lui-même militaire) et de pouvoir avoir une vie de famille. Quant à ma carrière, au départ, je me destinais à l’armée de l’air. J’ai été recalée aux oraux ! Quelques années plus tard, j’ai été invitée par une association à une présentation des métiers de l’armée. Je suis allée au CIRFA (Centre d’Information et de Recrutement des Forces Armées) : il y avait un poste correspondant à mon profil ! J’ai travaillé dans le domaine de la prévention des risques professionnels et environnementaux pendant plus de 7 ans, avant d’être mutée pour découvrir un nouveau domaine : l’entraînement militaire. Le général de mon unité m’a demandé de devenir son chef de cabinet. Une superbe opportunité et une expérience très enrichissante. Au bout de 2 ans, j’ai été affectée à Besançon en tant que chef de cabinet et 2 ans après, j’ai bénéficié d’une mutation interne pour occuper une fonction de planification et exercer mes compétences dans l’univers opérationnel de l’entraînement des unités. Un parcours donc très varié où j’ai pu saisir des opportunités, en provoquer d’autres… J’ai pu aussi partir en opérations à l’étranger et dernièrement, défiler sur les Champs-Elysées, lors du 14 juillet 2025. Rien n’est acquis dans l’armée mais si on travaille efficacement et que nos compétences sont reconnues, on a cette chance d’évoluer ».
Dans une opération, peut-on parler de chance quand on peut compter sur son équipe ?
La chance se construit sur la cohésion d’équipe. Frères d’armes, ce n’est pas un slogan interne, cela illustre une cohésion naturelle. A l’armée, on s’entraide, on vit ensemble, on apprend à connaître l’autre (subordonné ou égal). Je dirais aussi que nous développons des réflexes et des automatismes qui nous permettent de provoquer la chance.
Comment met-on concrètement toutes les chances de son côté avant une opération ?
En fonction des opérations, nous bénéficions d’une préparation adaptée. Les besoins ne sont pas les mêmes qu’il s’agisse de lutter contre des groupes armés terroristes ou de prendre part à une guerre de haute intensité. Nous participons à un entraînement militaire poussé : sport tous les jours si nécessaire, entraînement lié aussi à nos propres spécificités métiers (sapeurs, tireurs, équipes blindées…). Il y a aussi des niveaux d’entraînement qui varient selon la taille des équipes sur le terrain : trinômes, sections, compagnies. Cela permet d’apprendre à travailler ensemble et à mieux maîtriser les interactions. L’expérience acquise au fil des années, les formations annuelles, ces entraînements ciblés et de haut niveau, sans oublier les partenariats avec les écoles militaires de formation, sont autant de leviers pour mettre toutes les chances de son côté avant une opération.
Dans votre carrière, avez-vous saisi une opportunité inattendue qui a changé votre trajectoire ?
Lorsque je suis devenue chef de cabinet d’un général, cela a été très formateur pour moi et ça a changé un parcours au départ tout tracé. Au départ, j’ai été engagée dans le domaine de la prévention des risques… Aujourd’hui, j’évolue au sein de la 7e brigade blindée et depuis janvier, suis en charge des relations internationales. L’armée offre cette chance de pouvoir vivre des métiers différents dans différentes unités. Elle est gage d’une véritable ascension sociale : de soldat à officier, c’est possible. Peu d’organisations ou d’entreprises permettent ça !
Quelle place tient l’intuition dans vos décisions, notamment en contexte opérationnel ?
Je ne parlerais pas d’intuition mais plus d’automatismes. On est préparé à toutes les éventualités. L’expérience, celle du terrain et au sens global du terme, le bon sens, les bons réflexes que l’on acquiert lors des entraînements nous permettent au final d’être plus rapides dans nos prises de décisions.
Avez-vous connu un échec ou un imprévu majeur ? Qu’est-ce qui fait la différence entre un revers et une défaite ?
J’ai échoué en effet à deux concours, l’armée de l’air d’abord, puis la police scientifique. Des échecs certes mais j’ai eu la chance de pouvoir rebondir et d’avoir des parents qui m’ont toujours soutenue dans mes choix. Les échecs permettent d’apprendre, de s’améliorer et d’avancer. Pour moi, la défaite fait référence à l’univers militaire et est définitive alors que le revers, une fois essuyé, permet de rebondir.
Votre métier vous a fait vivre des situations hors du commun. Est-ce une forme de chance professionnelle ?
Vivre des opérations extérieures dans des conditions très particulières est en effet une chance. Ce sont des expériences très riches humainement et professionnellement. On découvre un pays en proie à un conflit, des populations qui souffrent, des situations difficilement acceptables…, cela nous fait relativiser et nous dire que nous avons de la chance de vivre en France et de servir notre pays. Progresser, apprendre, voilà ce qui construit le terreau propice à faire grandir la chance au travail. Les opérations extérieures sont des moments spéciaux au cours desquels on tisse des liens très forts avec nos « Frères d’armes ». Je suis partie moi-même au Kosovo, au Liban et au Niger et cela m’a profondément marquée. La première fois, j’arrivais en fin de présence militaire et je restais dans mon camp pour assurer une mission de prévention des risques. Les deux autres fois, en revanche, je venais en tant que chef de cabinet et j’étais en contact direct avec les habitants. Avec la maturité et mes fonctions, j’avais plus conscience de ce qui se passait sur place. Cela a été dur de quitter ces gens confrontés à la guerre. Les camarades jouent un rôle essentiel dans ces moments. On se crée aussi de vrais amis lors des opérations extérieures. On a la chance aussi d’être soutenus par un service médical et psychologique dédié. Bref, la chance, ce n’est pas juste du hasard, c’est la conjonction de plein de choses (expérience, formation, entraînement, cohésion…) ».
Que pourraient apprendre les managers du monde militaire pour “cultiver” la chance dans leurs équipes ?
Dans le civil, à mon sens, il y a plus d’émulation et de compétition que de cohésion. Il est important de faire primer l’esprit de corps à l’individualisme, c’est ce qui fait avancer une organisation. Nous, par exemple, faisons régulièrement des footings de cohésion avec l’idée de partir et d’arriver toujours ensemble. Outre cette culture de la cohésion, l’armée a aussi développé une culture de la spécialisation, un critère de réussite dans des opérations militaires complexes… ce qui pourrait aussi inspirer bon nombre d’entreprises dans le privé.