Harcèlement : quand une victime propose des solutions

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Ancienne cadre dans la fonction publique, Rose-Marie Eynaud a publié, en 2019, un livre sur le harcèlement qu’elle a subi au travail et qui a pratiquement détruit sa vie. Trois ans plus tard, elle revient sur le sujet dans un deuxième ouvrage qu’elle veut plus analytique et dans lequel elle formule des propositions concrètes.

Par Olivier Marbot

 

« Nous n’avons jamais autant parlé de harcèlement ». C’est sur cette phrase que s’ouvre le deuxième livre de Rose-Marie Eynaud, Le harcèlement au travail : le comprendre et s’en préserver*, publié cette année. Le sujet, en effet, est partout et déborde largement le cadre de l’entreprise.

 

La parole s’est libérée, pour reprendre une expression désormais usée jusqu’à la corde, mais plus encore : le contexte tout entier a changé. Vagues massives de démission, télétravail de plus en plus généralisé, difficultés à recruter, jeunes salariés en quête de sens et d’éthique. Le rapport de force, lit-on et entend-on partout, serait en train de changer, la balance de pencher en faveur des salariés, surtout lorsqu’ils possèdent des qualifications recherchées.

 

Cette inversion réelle ou supposée de la relation employeur/employé va-t-elle permettre une meilleure prise en compte des problèmes de harcèlement dans le milieu professionnel ? Pour Rose-Marie Eynaud, qui a longuement raconté son calvaire dans un premier livre paru en 2019**, la nouvelle donne arrive évidemment un peu tard.

 

Le livre de Rose-Marie Eynaud a pour but de faire des propositions.

 

Mais aussi d’analyser et de décrire plus froidement, plus cliniquement, les mécanismes du harcèlement en entreprise. L’offensive est décortiquée en plusieurs étapes. Souvent, tout commence par un refus de communiquer directement avec le salarié visé, qui se trouve ignoré, isolé, placardisé au sens propre ou au sens figuré. Puis suivent les manœuvres visant à le disqualifier, à le stigmatiser, à le discréditer. Les brimades, plus ou moins directes et évidentes, apparaissent elles aussi avec toujours le même but : pousser le salarié à la faute.

 

À la lecture du livre de Rose-Marie Eynaud, difficile de ne pas se demander ce qui peut pousser les harceleurs – quelle que soit leur fonction et leur position hiérarchique au sein du système – à agir de la sorte. « Les entreprises embauchent des dirigeants qui ont un certain profil, qui sont payés pour faire ce qu’il y a à faire, développe-t-elle. Bien sûr tous ne vont pas devenir des harceleurs, une personne bienveillante ne harcèlera jamais personne. D’ailleurs moi-même j’ai eu un président qui est intervenu en ma faveur face à mes harceleurs, qui a mis son propre départ dans la balance. Mais les contrepouvoirs ne fonctionnent pas toujours et il a fini par démissionner. Le problème, ce sont les personnes à l’ego démesuré.. »

 

Face à ces agissements, l’ancienne cadre propose plusieurs évolutions législatives, et livre aussi quelques conseils aux victimes (lire encadré). Garder une certaine distance, ne pas se laisser envahir par la colère… Des conseils difficiles à suivre, elle le reconnaît elle-même, tout en soulignant que la priorité est de se faire aider et d’identifier les personnes, dans l’entreprise ou au dehors, susceptibles de vous soutenir. Représentants syndicaux ou responsables des ressources humaines se révélant souvent, selon elle, impuissants ou indifférents. « Je compare souvent le harcèlement au cancer, poursuit-elle : on connaît tous des gens concernés, on en sait de plus en plus sur le problème, mais on continue à ne pas en parler, à le cacher… On va évoquer une hausse du nombre d’arrêts de travail, on va entendre parler de « burn out »… mais personne ne veut utiliser le terme « harcèlement ». »

 

Le livre de Rose-Marie Eynaud sera sans doute utile aux salariés subissant de telles pratiques. Sa lecture est aussi à recommander aux représentants du personnel, aux délégués syndicaux, aux chefs d’entreprise et aux professionnels des ressources humaines. Car s’il est parfois accablant, il est aussi porteur de propositions et d’espoirs.

Aux professionnels et aux législateurs de se mettre, à leur tour, au diapason de ce nouvel état d’esprit, pour que les réactions ne se limitent pas à des condamnations morales.

 

 

 

 

Les conseils pour résister

 

Se basant sur son expérience et les témoignages recueillis, Rose-Marie Eynaud préconise une réaction en 5 étapes :

 

1 – Repérer le harcèlement

C’est-à-dire l’identifier et le reconnaître comme tel, en analyser le fonctionnement, qu’il concerne un collègue ou soi-même

2 – Trouver de l’aide dans l’entreprise

Auprès d’un collègue, d’un responsable, du DRH ou du médecin du travail

3 – Résister psychologiquement

Opposer au harcèlement indifférence, ironie ou humour, se méfier et être irréprochable sur le plan professionnel. Parfois l’arrêt de travail est, au moins temporairement, la seule solution

4 – Agir

D’abord demander des écrits pour avoir des traces du harcèlement. Se tourner vers les syndicats ou représentants du personnel

5 – Faire intervenir la justice

Lorsque les faits se prolongent, la dernière issue peut être judiciaire. Le harcèlement est maintenant bien défini par la loi et peut mener à une procédure au pénal. Le recours à un avocat spécialisé devient ici nécessaire.

 

Ce qu’il faudrait changer dans la loi

 

Si l’arsenal juridique a évolué, il reste incomplet et imparfait. Les victimes et leurs représentants suggèrent certaines évolutions souhaitables :

1 – Mettre fin à la discrimination entre les différentes catégories de salariés soumis au harcèlement : le public et le privé n’obéissent pas aux mêmes règles

2 – Assurer une meilleure écoute aux victimes de harcèlement au sein de l’institution judiciaire

3 – Lier reconnaissance du harcèlement et octroi des indemnisations, afin d’accélérer et de faciliter les démarches

4 – Prévoir des réparations plus importantes et réellement proportionnelles au préjudice subi. Par exemple en mettant en place un fonds d’indemnisation réservé aux victimes de harcèlement, dont certaines se trouvent en situation de faillite personnelle. Prévoir une prise en charge intégrale des frais d’avocat si le harcèlement est avéré.

5 – Améliorer le mode de calcul des indemnisation en l’alignant sur le droit commun (aujourd’hui l’écart peut être de 1 à 10)

6 – Simplifier la notion de faute inexcusable (née avec les affaires liées à l’amiante) et la preuve du lien de cause à effet entre l’activité professionnelle et la pathologie

7 – Améliorer la formation des médecins du travail

8 – Durcir les sanctions dans les cas les plus graves et engager la responsabilité des dirigeants de l’entreprise en cas de complaisance

9 – Allonger le délai de prescription

 

Chiffres

 

650 000 accidents du travail en France en 2019 (+ 0,6 %)

Parmi ces accidents, 20 000 affections psychiques sont prises en charge chaque année

1 051 cas de maladies professionnelles relevant de troubles psychosociaux pris en charge en 2019 (+ 6 %)

 

Ces chiffres officiels sont considérés comme sous-évalués, notamment en matière de troubles psychiques, du fait de la faible proportion de déclarations.

 

Source : Branche Accidents du travail et maladies professionnelles (AT/MP) de la Sécurité sociale

 

 

 

* Le harcèlement au travail : le comprendre et s’en préserver – Une exhortation à une refonte du système juridique, de Rose-Marie Eynaud, éd. Baudelaire, 2022

 

** Le chemin de la résilience – Dans la tourment du harcèlement, éd. Baudelaire, 2019