Aux sources du désengagement

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Un collaborateur peut exclure l’originalité et l’intelligence dans la crainte d’être rejeté par ses collègues. Pourtant, cette implication au travail lui permettrait de ressentir un sentiment constructif : la certitude d’être quelqu’un et d’être en phase avec son entreprise.

Par Serge Marquis , Médecin spécialiste en santé communautaire

« Tu verras, dans quelques mois, tu seras comme nous…

– C’est-à-dire ?

– Tu auras perdu ton enthousiasme, ta passion, ta fougue.

– Pourquoi ?

– Parce que c’est comme ça ! »

 

Voilà un rejet subtil dont il est rarement question dans l’actualité : le rejet de la différence.

La singularité en entreprise entraîne parfois mépris et exclusion parce qu’elle est perçue comme menaçante. Contrairement à bien d’autres, cette différence est, de prime abord, non apparente. Elle ne peut être vue qu’à travers les gestes, attitudes et comportements qui l’expriment. Elle réside subtilement dans la flamme qui habite ceux et celles qui ont encore envie de changer le monde, le monde du travail, entre autres…

 

Or, malheureusement, une flamme de cette nature fait peur aux personnes à l’intérieur desquelles elle a déjà brillé, avant de s’éteindre au fil des ans. Elle se dresse, tel un miroir, et met ces personnes en face de ce qu’elles ont perdu ou abandonné : la passion.

 

On assiste alors au rejet de cette passion chez l’autre. À travers des « phrases-éteignoir » lancées comme des flèches : « Quelques mois suffiront pour te faire perdre ta belle énergie », on cherche à faire disparaître ce qui nous rappelle trop vivement notre sentiment de vide. Le pire, c’est qu’on y parvient !

 

Pour se sentir acceptés, des collaborateurs finissent par adopter, à leur tour, le désengagement.

Afin d’être inclus, ils s’éteignent. Ils joignent leur lassitude à celle des autres. Ils retombent dans des pièges déjà tendus dans la cour d’école ou pendant l’adolescence. Périodes au cours desquelles on est prêt à faire n’importe quoi pour se voir accueilli dans la « bande ».

Le passeport vers l’inclusion prend la forme d’une négation des rêves. On débranche ainsi des êtres humains de leur créativité. Citons Antoine de Saint-Exupéry, dans Terre des Hommes : « Ce qui me tourmente […], c’est un peu, dans chacun des ces hommes, Mozart assassiné. »

 

Au bout du compte, on finit par inclure l’autre en faisant disparaître en lui l’essentiel : ce qui donnait un sens à sa vie. Plutôt que de tenter de rallumer sa propre flamme à celle qui, tout à coup, illumine la grisaille, on préfère souffler dessus. On évite ainsi d’entrer dans la connaissance de soi,  le seul chemin à emprunter pour redonner du sens à sa vie. Quand on a l’impression de passer à côté de son existence, on tolère mal de voir l’autre savourer la sienne. On dénigre alors la différence qui, bien malgré elle, nous invitait à renaître et on la fait disparaître dans l’ignorance de ce que nous sommes.

 

Dans sa fabuleuse pièce de théâtre : Amadeus, Peter Shaffer imagine le musicien Salieri voulant détruire Mozart parce que le talent de ce dernier l’exaspère. On retrouve l’équivalent dans l’univers des entreprises. Le talent se voit muselé ou mis au rancart par ceux ou celles qui craignent que ce talent ne finisse par les pousser au bas de la chaise dans laquelle leur confort est assis.

 

Ces exclusions fines génèrent une détresse psychologique que l’on confond souvent avec le burn-out. Les personnes qui en souffrent ne sont pas aux prises avec une surcharge quantitative ou qualitative, elles sont simplement exclues. Il s’agit d’une forme de maltraitance subtile mais très efficace. En niant l’idéal, on coupe les têtes pour ne pas qu’elles dépassent. Et, bien sûr, l’entreprise entière en souffre parce qu’elle finit par perdre ses meilleures ressources. Quand des personnes passionnées refusent de laisser leur flamme s’éteindre, elles quittent et trouvent un endroit où il sera permis à cette flamme de briller.

 

Il est donc d’une importance majeure, pour les chefs d’entreprise, de détecter les flammes éteintes, c’est peut-être un signe que l’exclusion sévit au sein de leur organisation. Comme le disait un auteur anonyme : « Mieux vaut arrêter ceux qui poussent les personnes dans la rivière que de s’épuiser à sauver celles qui se noient. »

 

 

Comment détecter ce phénomène ?

En rencontrant régulièrement les nouveaux arrivés afin de s’assurer que leurs conditions de travail permettent l’entretien de l’enthousiasme manifesté lors de l’entrevue d’embauche. Si tel n’est pas le cas, on pose la question : que peut-on faire pour protéger la flamme qui vous habite ?

 

Mais comment en arrive-t-on à vouloir souffler la flamme chez l’autre ?

En tombant dans le piège de la routine, de l’habitude, de l’usure. Des espaces de parole sont indispensables pour entretenir le sens ensemble.