À quoi servent (vraiment) les fondations d’entreprise ?
À la croisée de la philanthropie, de la stratégie et de la culture, les fondations d’entreprise occupent une place croissante dans le paysage culturel et sociétal. Mais que disent-elles réellement du rôle que les grandes entreprises entendent jouer dans la société ? Entretien avec Catherine Gros, directrice de la Fondation Renault et présidente du Fonds Renault pour l’Art et la Culture, sur le sens, le pouvoir et les responsabilités de ces structures hybrides entre mécénat et influence.
Par Anne-Cécile Huprelle
Pourquoi une entreprise ressent-elle le besoin de créer une fondation plutôt que de mener simplement des actions de mécénat ponctuelles ?
Créer une fondation permet avant tout de structurer les initiatives. Dans une grande entreprise, les sollicitations arrivent de partout et les actions de mécénat peuvent rapidement devenir dispersées et peu visibles. La fondation permet de regrouper ces initiatives et surtout de leur donner un cadre. Elle définit ce que l’entreprise souhaite soutenir et dans quelle direction elle veut aller. Sans ce cadre, on risque de financer des projets au fil des demandes, sans cohérence globale. En ce sens, la fondation apporte une ligne directrice et une vision.
Une fondation d’entreprise est-elle d’abord un geste philanthropique ou une extension de la stratégie de l’entreprise ?
Dans notre cas, c’est clairement une extension de la Raison d’être de l’entreprise. La mission de la Fondation Renault a été construite à partir de celle du groupe. Nous avons deux véhicules de mécénat distincts. La Fondation Renault, créée en 2001, intervient sur des sujets sociaux, notamment autour de la mobilité inclusive : financement du permis de conduire pour les jeunes, actions de sécurité routière, etc. À côté, nous avons le Fonds Renault pour l’Art et la Culture, qui relève du mécénat artistique et fonctionne sous la forme d’un fonds de dotation. Ces deux structures correspondent à des logiques différentes. L’une agit dans le champ social, l’autre dans celui de la création artistique.
Les fondations d’entreprise sont devenues des acteurs majeurs de la culture. Assiste-t-on à un déplacement du pouvoir culturel, de l’État vers les grandes entreprises ?
Dans le cas de Renault, l’histoire du mécénat artistique remonte aux années 1960. À cette époque, une collection d’art s’est constituée autour de rencontres entre artistes et industrie. Par exemple, l’artiste Arman souhaitait travailler à partir de pièces automobiles dans une usine. Après avoir essuyé un refus de Ford aux États-Unis, il est revenu en France et a proposé cette collaboration à Renault. Cela correspondait justement à un moment où l’entreprise réfléchissait à faire entrer les artistes dans l’usine. Ce dialogue entre art et industrie s’est développé dans ce contexte. Ce n’était donc pas un déplacement du pouvoir culturel, mais plutôt l’émergence d’une nouvelle forme de mécénat, qui ne pouvait exister qu’au sein d’une entreprise industrielle.
Peut-on parler d’une forme de soft power culturel exercé par les entreprises à travers leurs fondations ?
Oui, dans une certaine mesure. Le mécénat artistique peut produire une forme de soft power, mais il crée aussi des émotions. Et dans le cas de l’automobile, l’émotion est un élément central. Les amateurs de voitures anciennes sont souvent également amateurs d’art. L’intérêt pour les belles choses, qu’il s’agisse d’une voiture ou d’une œuvre, peut se rejoindre. C’est dans cette rencontre que se situe aussi l’intérêt du mécénat artistique. Nous avons décidé de créer un fonds de dotation patrimonial. La collection d’art y est intégrée, mais aussi la collection de voitures anciennes y sera apportée. L’objectif est de protéger ce patrimoine pour les générations futures. Si certaines pièces sont vendues, les fonds générés bénéficieront à la preservation , l’enrichissement et la presentation des collections. Ces ressources serviront notamment au projet de musée prévu à Flins en 2027.
Le mécénat d’entreprise peut-il créer une dépendance des institutions culturelles vis-à-vis du secteur privé ?
Je ne pense pas qu’il faille opposer financement public et financement privé. Ils sont complémentaires. Et dans le contexte actuel, cette complémentarité devient même essentielle.
Dans quelle mesure une fondation d’entreprise peut-elle être réellement indépendante de l’entreprise qui la finance ?
Elle ne peut pas l’être totalement, et ce n’est pas nécessairement souhaitable. La fondation est financée par l’entreprise, et il ne faut pas oublier cette réalité. Elle agit dans un cadre qui est défini en lien avec la mission de l’entreprise. Ensuite, elle opère de manière autonome à l’intérieur de ce cadre. Mais la dissocier totalement de son financeur n’aurait pas de sens.
Qui décide finalement des projets soutenus ?
Une fois la mission et les axes d’action définis, les projets sont examinés par un conseil d’administration composé de membres internes et externes. Ce conseil se réunit deux fois par an. Les associations viennent présenter leurs projets, puis le conseil débat et décide de l’attribution des financements. Les discussions sont approfondies. Les décisions ne reposent pas sur des préférences personnelles, mais sur la cohérence avec la feuille de route de la fondation. Les financements font ensuite l’objet de conventions précises. Les associations doivent rendre compte de l’utilisation des fonds, et des contrôles peuvent être effectués. Dans certains cas, des financements ont été arrêtés lorsque les engagements n’étaient pas respectés. Les fondations et les assocations se sont beaucoup professionnalisées sur ces questions.
Les fondations d’entreprise sont-elles une manière pour les entreprises d’assumer une responsabilité sociétale ?
Oui, et c’est important pour plusieurs raisons. Ces actions rendent les salariés fiers de leur entreprise. Elles touchent également les clients et le public. Elles montrent que l’entreprise peut avoir aussi une mission citoyenne. Cependant, il existe en France une certaine réserve autour du mécénat d’entreprise. Certains y voient un outil de communication, ce qui peut expliquer pourquoi les médias s’y intéressent peu. Pourtant, la création d’une fondation n’est ni une obligation juridique ni administrative. C’est une décision volontaire qui implique un financement réel de la part de l’entreprise, une volonté d’agir. Les fondations d’entreprise prennent une place plus importante dans le financement de projets sociaux ou culturels. Cela s’explique par la baisse de certains financements publics. Les fondations d’entreprise interviennent de plus en plus souvent en complément de l’action publique. Par exemple, certains projets associatifs autrefois financés par l’État le sont désormais par des fondations. La Fondation Renault, par exemple, soutient des projets portés par des associations de pompiers volontaires ou d’autres organisations humanitaires.
Avez-vous observé une évolution dans le rôle des fondations d’entreprise au fil de votre carrière ?
Oui, elle se sont professionnalisées. Lorsque nous avons créé la Fondation Vivendi dans les années 1990, ce domaine était encore nouveau. Aujourd’hui, les fondations sont beaucoup plus structurées, avec des règles de gouvernance, des procédures de contrôle et des stratégies clairement définies. Elles sont devenues de véritables acteurs professionnels de l’action sociale et culturelle.