Agnès Bouquet : « Je défends une érotique de la vie, contre la duplication du même »

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À Saint-Tropez, loin des clichés et du tumulte estival, Agnès Bouquet, entrepreneuse et ambassadrice de ce village à nul autre pareil, a imposé en dix ans un rendez-vous singulier : des Conversations où la parole se fait intime, exigeante et vivante. À l’occasion de cet anniversaire, elle célèbre une décennie de rencontres littéraires et engagées, mais aussi la neuvième édition de Saint-Tropez Couleur Bleu, l’habillage artistique du phare de Saint-Tropez, ainsi que le lancement de la cinquième édition du « Prix du Titre ». Entre culture, instinct et refus des standards, elle défend une certaine idée du dialogue… et du monde.

Par Anne-Cécile Huprelle

Quel regard portez-vous sur cette décennie de rencontres et d’échanges ?
Le premier mot, sans hésiter, c’est la joie. Une joie très profonde, presque organique, qui tient à la qualité des rencontres. Il y a aussi la liberté… La liberté d’inviter qui je veux, de construire ces moments selon mon désir, sans format imposé. Et puis la richesse, évidemment. Richesse des parcours, des sensibilités, des regards. Ce que j’aime, c’est cette variété infinie : on passe d’un sujet à l’autre, d’un univers à l’autre, mais toujours avec une exigence et une sincérité qui créent du lien. Au fond, ces dix années me donnent le sentiment d’avoir tissé une forme de communauté autour d’un goût commun pour la pensée, la parole et le vivant.

Comment est née l’idée des Conversations ?
C’est né d’une intuition presque accidentelle, ce qui est souvent le cas des choses les plus justes. Le titre m’est venu d’un livre de Philippe Sollers, Conversations secrètes. Sollers incarnait pour moi une forme de liberté absolue, une manière d’habiter la vie dans toutes ses dimensions : la littérature, la musique, les femmes, le bon vin, le désir, le plaisir des sens. J’aimais cette idée d’une « érotique de la vie », au sens large, pas seulement charnel, mais existentiel. Et puis il y avait ce paradoxe dans le titre : « Conversations secrètes ». Je trouvais ça magnifique. Des conversations publiques, mais qui promettent un dévoilement, quelque chose d’intime qui affleure. C’est exactement ce que je cherchais : créer un espace où la parole révèle, sans jamais être forcée.

L’Hôtel de Paris Saint-Tropez semble indissociable de cette aventure…
Oui, profondément. Mais je n’aime pas parler de partenariat, parce que c’est beaucoup plus affectif que ça. L’Hôtel de Paris Saint-Tropez m’a inspirée, et surtout sa propriétaire, Madame Dray. C’est une femme de caractère, directe et enthousiaste, sensible aux artistes depuis toujours. Elle m’a suivie dans cette aventure qui consistait à transformer son hôtel en une grande « brasserie des arts » et à renouer ainsi avec son histoire, son ADN. L’hôtel, qui aura 100 ans en 2030, est chargé d’une mémoire incroyable : il a accueilli des figures majeures, des écrivains, des cinéastes, des artistes, tous ceux qui ont fondé la French Riviera… Mais surtout, les Conversations sont nées d’un dialogue entre elle et moi. C’est dans cet entre-deux, dans cette complicité intellectuelle et sensible, qu’est née l’idée. Il y a quelque chose de très juste dans ce lieu : on est à la fois dans l’hospitalité et dans la culture. Et c’est précisément ce croisement qui m’intéresse.

Comment définiriez-vous l’atmosphère de ces rencontres ?
C’est une alchimie assez particulière. Il y a d’un côté une vraie exigence : je travaille beaucoup en amont, je lis, je prépare, je m’imprègne de la personne que je vais recevoir. Mais en même temps, il y a une grande liberté, une légèreté. C’est vivant, joyeux, parfois imprévisible. Et puis il y a la relation avec Madame Dray. J’aime dire que c’est comme un duo qui reçoit : quand il y a une entente profonde, une complicité, cela se sent immédiatement. Cela crée un climat de confiance qui permet aux invités de se livrer autrement.

Ce type de rendez-vous culturel manquait-il à Saint-Tropez ?
Je ne sais pas s’il manquait, parce que les choses ne manquent pas tant qu’elles n’existent pas. Mais aujourd’hui, oui, il manquerait. Saint-Tropez est souvent réduit à une image superficielle, alors que c’est un lieu profondément artistique. Il y a une histoire picturale, littéraire, musicale extrêmement riche. Le public ne vient pas forcément pour cela au départ, mais il y a une curiosité, une fidélité qui se sont installées. Et ce que j’aime, c’est que ce public est très mélangé : des Tropéziens, des résidents secondaires, des visiteurs de passage… Chaque soirée crée une configuration différente, en fonction du thème, de l’invité. C’est vivant, mouvant.

Vous parlez souvent de Saint-Tropez comme d’un « symptôme de l’époque »…
Oui, parce que c’est un lieu qui concentre beaucoup des tensions contemporaines. Nous vivons dans une époque dominée par l’image et par l’argent. Et Saint-Tropez en est une sorte de vitrine. Mais ce n’est pas toute la réalité. Dix mois par an, c’est un village d’une beauté et d’une douceur extraordinaires. Il ne faut pas l’oublier. Ce qui me frappe davantage, c’est la standardisation. Cette duplication du même : les mêmes lieux, les mêmes décors, les mêmes menus, les mêmes musiques… Où que vous soyez. Et ça, pour moi, c’est profondément problématique, parce que cela tue l’âme des lieux.

Justement, qu’appelez-vous « l’âme » d’un lieu ?
L’âme, ce n’est pas quelque chose qui se fabrique. C’est quelque chose qui se ressent. C’est une lumière, un vent, une texture, une mémoire. C’est le vivant. Pour moi, le vrai luxe, ce n’est pas la consommation. C’est l’espace et le temps. C’est la possibilité de ressentir, de contempler, d’être en relation avec ce qui nous entoure. Tout le reste, c’est de la surface.

Vos Conversations sont cette année qualifiées d’« engagées ». Est-ce une évolution naturelle ?
Elles l’ont toujours été, sans le dire, puisque mon engagement dans le partage de choses et de gens intéressants est vital. Mais je fonctionne de toute façon par cycles, par thématiques, renouvelés chaque année. Cela m’oblige à structurer, à penser mes choix. Cette année, le mot « engagé » s’est imposé. Parce que c’est un moment particulier — les dix ans — mais aussi parce que je suis sensible aux trajectoires de vie, aux combats. Je pense bien sûr et d’abord à Brigitte Bardot, qui nous a quittés cette année mais qui continue à nous inspirer. Je choisis des personnalités qui ont incarné quelque chose, qui ont pris des positions, parfois au prix de leur image et de leur confort.

Vous semblez revendiquer une forme de liberté de ton…
Oui, parce que je ne supporte pas les discours formatés. Je préfère la sincérité à la parole vide. Je crois à l’instinct, à la sensibilité, à ce qui échappe aux normes. À l’âme animale, presque, selon l’expression de Bardot. Je pense que l’alchimie entre le sérieux et l’instinctif fait la singularité de ces Conversations.

On vous dit intuitive, mais aussi très structurée dans vos projets…
C’est sans doute les deux. Je pars toujours d’une intuition, d’un désir. Mais ensuite, il faut construire, trouver des partenaires, des moyens, organiser. Je ne me suis jamais pensée comme une entrepreneuse, mais j’ai appris à le devenir, parce que c’était nécessaire pour donner corps à mes idées. Les réaliser.

L’habillage du phare de Saint-Tropez — opération unique en France créée en 2018 sous le nom de Saint-Tropez Couleur Bleu — s’inscrit dans cette logique ?
Oui, complètement. Le phare a pour vocation de rendre hommage à des figures qui ont façonné l’identité du lieu : Signac, Colette, Sagan, Bardot… Sempé bientôt ! Mais c’est aussi une métaphore. Le phare éclaire, guide, il nous rappelle d’où l’on vient. Et j’y ai associé une dimension écologique, parce que je crois profondément que la culture et le vivant sont indissociables.

Quels sont vos projets aujourd’hui ?
J’ai besoin de renouvellement, c’est certain. Nous réfléchissons à la création d’un festival de cinéma à Saint-Tropez, qui serait à la fois ancré dans le patrimoine et tourné vers de nouveaux talents. Et puis, à titre plus personnel, j’ai envie d’écrire. De prendre du recul. De me retrouver dans une forme de solitude choisie. Face à la mer.

Saint-Tropez reste définitivement votre point d’ancrage…
Oui. C’est un lieu qui me tient profondément à cœur. Et m’inspire. J’y ai trouvé l’amour, j’y ai fait naître ma fille, j’y ai écrit mon premier livre, bref, j’y ai vécu des choses essentielles. Il y a une dimension intime, charnelle dans ce lien. Saint-Tropez me donne envie. Et quand un lieu donne envie, il donne aussi de l’élan. Et au fond, c’est peut-être ça, le fil rouge de tout ce que je fais.